
L'Armée indienne britannique à la guerre
Une voix plaintive, entrecoupée de silences embarrassés, des craquements provenant d’un vieil enregistrement phonographique, et le récit d’une vie, narré en penjabi :
Il y avait un homme, en Inde, qui avait du ghee (beurre).
Il avait aussi deux sers de lait.
Il servait sous le drapeau britannique.
Il participa à la guerre en Europe.
Il fut fait prisonnier par les Allemands.
Il voulait retourner en Inde.
S’il retourne en Inde, alors il retrouvera cette même nourriture1.
Ce récit est celui de Mall Singh, un prisonnier de guerre indien détenu au Camp de la demi-lune de Wünsdorf; il fut enregistré le 11 décembre 1916 par la Commission phonographique royale prussienne dans le cadre d’une étude ethnologique et linguistique. Invité à réciter un poème ou à chanter une chanson, M. Singh finit par entonner une complainte désespérée, dans laquelle il se rappelait le goût de sa patrie. Nous ne disposons pas d’autres renseignements sur M. Singh. Il faisait partie du million et demi de soldats constituant les troupes indiennes qui ont servi durant la Première Guerre mondiale : le fragile enregistrement vocal reste un témoignage du caractère poignant et de la nature fragmentaire de leurs histoires.
Au sein des nombreuses colonies des empires français, allemand et britannique, c’est l’Inde indivise (constituée de l’actuel Bangladesh, de l’actuelle Birmanie ainsi que de l’Inde et du Pakistan d’aujourd’hui) qui fournit le plus grand nombre d’hommes. Le nombre total d’Indiens recrutés jusqu’au 31 décembre 1919 s’élevait à 877 068 combattants et 563 369 non-combattants, soit un total de 1 440 4372. Entre août 1914 et décembre 1919, l’Inde envoya 622 224 soldats et 474 789 non-combattants outre-mer, répartis dans l’un des sept corps expéditionnaires suivants : le Corps expéditionnaire indien A, envoyé en Europe, les Corps expéditionnaires indiens B et C, envoyés en Afrique de l’Est, le Corps expéditionnaire indien D, envoyé en Mésopotamie, les Corps expéditionnaires indiens E et F, envoyé en Égypte ou le Corps expéditionnaire indien G, envoyé à Gallipoli. Sur ce nombre, entre 50 000 et 70 000 furent tués. Les soldats indiens reçurent 9 200 récompenses en remerciement de leur bravoure devant l’ennemi, dont 11 Croix de Victoria (6 pour l’Inde, 3 pour le Pakistan et 2 pour le Népal). Parce qu’ils combattaient pour l’Empire lorsque les premières agitations anticolonialistes virent le jour, ces hommes furent, jusqu’à récemment, condamnés à errer dans le no man’s land séparant les historiographies nationalistes de l’Asie du Sud et les récits eurocentrés de la Première Guerre mondiale.
Les cipayes indiens (de sipāhi, un terme signifiant fantassin) étaient recrutés parmi les classes de paysans soldats pauvres dans les villages dispersés dans le nord et le centre de l’Inde; ils étaient sélectionnés selon la théorie prévalente de la « race martiale », laquelle estimait que certains groupes ethniques et religieux tels que les Pathans, les Dogras, les Jats, les Gurkhas et les Sikhs, étaient « naturellement » prédisposés à la guerre. À l’instar de la majorité de leurs frères illettrés africains, caraïbes ou maoris, les soldats indiens ne nous ont pas laissé cette abondance de témoignages qui forme la pierre angulaire des souvenirs de guerre de l’Europe. Une photographie provenant des archives de l’Imperial War Museum, le musée impérial de la guerre, et représentant un cipaye illettré utilisant l’empreinte de son pouce pour accepter sa rémunération, illustre clairement les hiérarchies entre les différentes couleurs de peau (figure 1). Mais amnésie ne signifie pas absence; les souvenirs existent souvent en silence, obstinément. Une paire de lunettes tâchée de sang, préservée dans une ancienne résidence française située près de Kolkata, nous mène sur les traces de Jogen Sen, seul membre non blanc du Leeds Pals Battalion, tué en France en mai 1916. Le mémorial australien de la guerre, situé à Canberra, permet de découvrir le journal de Gallipoli d’un soldat australien, dans lequel un cipaye indien avait signé son nom en trois langues (en urdu, en gurmukhi et en anglais). Une lettre, rédigée par une fillette du Panjab, âgée de 10 ans, a récemment fait surface à Londres; la fillette y raconte à son père servant en Égypte qu’elle est en train d’apprendre à lire et à écrire, afin de pouvoir déchiffrer les lettres qu’il écrivait à sa mère. Chaque texte portant sur l’Inde dans la Première Guerre mondiale se doit d’inclure tant le père soldat que la fillette, de la même manière, de la même manière que nous devons revoir notre définition « d’archives » afin d’y inclure les sources visuelles, matérielles, orales et littéraires, en plus des dossiers officiels et des témoignages.

En 1914, l’Inde possédait l’armée de soldats volontaires la plus importante au monde, même si un point d’interrogation reste suspendu au-dessus du terme « volontaire ». Le service militaire, qui offrait un salaire mensuel de 11 Rs, constituait un moyen de gagner sa vie. Cet incitatif financier, auquel se mêlaient les traditions familiales et communautaires, le concept d’izzat ou d’honneur, la promesse d’un lopin de terre et les différents niveaux de coercition exercés par le gouvernement colonial, a conduit bon nombre d’hommes à s’engager. Des dirigeants nationalistes tels que Mahatma Gandhi, qui pensait que la participation de l’Inde à la guerre serait récompensée par le statut de « Dominion », incitèrent également les hommes à s’engager. Une affiche d’époque, illustrant un uniforme militaire vide, un fusil et une poignée de pièces (figure 2), résume parfaitement les attraits de la guerre, à l’instar de la chanson de recrutement suivante :
De vieilles chaussures ici, des bottes neuves là, engagez-vous…
Des haillons en lambeaux ici, un uniforme là, engagez-vous…
Du pain rassis ici, des biscuits là, engagez-vous…
L’adversité ici, les saluts là, engagez-vous3.
Une fois dans les tranchées, de nombreux cipayes envoyèrent en Inde des lettres désespérées : « Pour l’amour de Dieu, ne venez pas, ne venez pas faire cette guerre en Europe »4. Pendant ce temps, les femmes chantaient leur désolation : « Mon époux et ses deux frères/S’en sont allés à la laam [l’arme]/Entendant les nouvelles de la guerre/Les feuilles des arbres brulèrent »5.
Entre 1914 et 1918, des centaines de milliers d’Indiens traversèrent les « kala pani », ou les eaux noires, pour atteindre le cœur de la blancheur et encore au-delà – des buissons infestés de mouches tsé-tsé de l’Afrique de l’Est jusqu’aux pentes escarpées de Gallipoli et aux étendues arides de Mésopotamie. La bataille de Tanga, en Afrique de l’Est, en novembre 1914, et son commandement laissant beaucoup à désirer, donnèrent aux soldats indiens un avant-goût de la guerre plein d’amertume, mais ils développèrent rapidement de nouvelles tactiques de guerre de brousse et contribuèrent, avec les troupes britanniques et sud-africaines, à la capture du Kilimandjaro en 1916. À Gallipoli, le combat aux côtés des forces australiennes et néozélandaises leur permit d’acquérir de nouvelles compétences en guerre de tranchées. Les troupes indiennes servirent également dans l’est et l’ouest de l’Iran, en Palestine, en Égypte, en Thessalonique, à Aden, à Tsingtao et dans la région transcaspienne. La Mésopotamie, toutefois, fut leur principal théâtre d’intervention : c’est là que servirent quelque 588 717 Indiens, soit 295 565 combattants et 293 152 non-combattants (lesquels formaient souvent les corps de porteurs et de travailleurs)6. Après un long et terrible siège à Kut-al-Amara (d’août 1915 à avril 1916), qui vit mourir de faim de nombreux Indiens, certains cipayes ayant refusé de manger de la viande de cheval, le général Charles Townsend finit par se rendre; Kut tomba le 29 avril 1916. Environ 10 000 Indiens de la 6e Division furent capturés et traités avec brutalité par les Turcs. Les lettres du capitaine Kalyan Mukherjee, docteur, et les mémoires de Sisir Prasad Sarbadhikari, aide-soignant, intitulées Abhi Le Baghdad (1957), tous deux faits prisonniers de guerre, évoquent la campagne de Mésopotamie avec une puissance extraordinaire.
Les troupes indiennes les plus visibles et documentées, toutefois, furent les 140 000 soldats qui combattirent en Europe. Vers la fin du mois de septembre et le début du mois d’octobre 1914, les premières unités indiennes, rassemblant environ 24 000 hommes, arrivèrent à Marseille. Constituées de deux divisions d’infanterie (Lahore et Meerut) et d’une brigade de cavalerie, ces unités formaient le Corps expéditionnaire indien A, défendant vaillamment un secteur d’environ douze milles soit un tiers des lignes britanniques, du 23 octobre jusqu’à la fin de la première bataille d’Ypres. Au cours de l’année qui suivit, ces troupes prirent part à certaines des offensives les plus importantes : la bataille de Neuve-Chapelle (du 10 au 12 mars), dans laquelle les Indiens constituaient la moitié de la force combattante, la bataille de la crête d’Aubers (9 mai), la bataille de Festubert (du 15 au 25 mai) et la bataille de Loos (du 25 septembre à la mi-octobre). À compter d’octobre 1915, les divisions Lahore et Meerut reçurent l’ordre de partir pour l’Égypte et la Mésopotamie, tandis que les corps de cavalerie resteraient jusqu’en 1918. Si, dans un premier temps, les troupes indiennes ont pu se sentir dépassées par la puissance de feu industrielle, laquelle causa un choc qui, vers la fin de l’année 1914, donna lieu à de nombreuses « blessures à la main » prétendument auto-infligées, les universitaires ont récemment fait la lumière sur la manière dont, en 1915, les corps d’armée indiens combattant sur le front de l’Ouest acquirent tactique, résistance au combat et résilience7. Les témoignages parlent d’une bravoure spectaculaire : sur les 9 Croix de Victoria décernées aux Indiens, 8 furent remises à des soldats ayant combattu sur le front de l’Ouest.

Cependant, pour bien comprendre l’expérience des cipayes sur le front de l’Ouest, il faut regarder au-delà des médailles et des monuments commémoratifs, et se plonger dans les lettres qu’ils écrivirent ou, le plus souvent, dictèrent à des scribes. Les documents originaux sont perdus, mais les extraits censurés et traduits constituent une rare fenêtre ouverte sur le cœur des cipayes, du premier regard émerveillé face à la « modernité » de la France (« Le pays est très beau, bien irrigué et fertile… Chaque maison est tel un échantillon du Paradis ») jusqu’aux récits palpitants de leurs histoires d’amour et exploits sexuels (« Les dames sont très aimables et nous accordent leurs faveurs librement ») et au traumatisme des tranchées :
L’état des affaires dans la guerre est similaire aux feuilles tombant d’un arbre, ne laissant plus le moindre espace vide au sol. C’est ainsi, ici : la terre est pleine des corps des hommes morts, et plus aucun espace vide n’est visible. …
Les canons, les mitrailleuses, les fusils et les bombes grondent jour et nuit, comme les pluies durant le mois de Sawan. Ceux qui se sont échappés jusqu’à présent sont comme les derniers grains non cuits abandonnés au fond de la casserole…
Tels les bœufs et les buffles mâles fatigués qui s’allongent lorsqu’arrive le mois de Bhadon, ainsi s’étend le monde fatigué. Nos cœurs se brisent8.
Ces lettres constituent, de bien des manières, la littérature indienne des tranchées : ces hommes étaient peut-être illettrés, mais ils n’étaient pas pour autant dépourvus de sensibilité littéraire. Ils laissent transparaître la richesse de la tradition orale du Panjab qui réside au fond d’eux, pleine de couleurs, de sensations et d’images, que le romancier Mulk Raj Anand fait ressortir dans son ouvrage Across the Black Waters (1939), le seul roman en anglais portant sur l’expérience de la guerre par les Indiens.
Pendant ce temps, à l’arrière du front s’ouvrait un tout nouveau monde de rencontres culturelles, des aperçus furtifs des gens dans les villes, dans les champs, et sur les marchés, aux relations plus suivies. Certains nouèrent des liens profonds avec leurs « mères françaises », chez qui ils étaient logés. Étudions la lettre suivante :
La maison dans laquelle j’étais logé était la demeure d’un homme aisé, occupée uniquement par une dame d’un certain âge. Ses trois fils étaient allés faire la guerre. L’un avait été tué, un autre avait été blessé et était à l’hôpital et le troisième se trouvait à ce moment-là dans les tranchées. … Durant les trois mois que j’y ai passés, elle s’est si bien occupée de moi que je ne saurais trouver les mots pour rendre justice à sa (gentillesse). Pendant trois mois, de son propre chef, elle a lavé mes vêtements, fait mon lit et poli mes bottes. … Lorsque nous dûmes quitter le village, cette vieille dame pleura sur mon épaule9.
Affection, maternité, deuil et solitude s’entremêlent délicatement. Ce ne sont pas des relations d’un soir et des histoires d’amour que naquirent certaines des rencontres indo-européennes les plus fructueuses, mais bien de ces dyades affectives entre les jeunes cipayes et ces vieilles dames françaises en deuil. Il ne surprendra donc personne qu’un cipaye ait écrit les mots suivants : « lorsque nous repartirons, nous garderons de la France un souvenir très doux10.
Professeur Santanu Das, All Souls College, Oxford
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Mall Singh, enregistrement vocal, Archives sonores de l’université Humboldt, PK 619. Traduit du penjabi en anglais par Arshdeep Singh Brar [traduction libre en français]. Voir également Santanu Das, India, Empire and First World War Culture: Writings, Images and Songs (Cambridge, 2018).
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Statistics of the Military Effort of the British Empire during the Great War 1914-1918 (Londres, 1920), 777
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Jat Gazette, novembre 1914 [Traduction libre en français].
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Havildar Abdul Rahman, 9th Rifles, France, Censor of Indian Mails (CIM) 1914-1918, British Library, Londres, IOR, L/MIL/5/825/4 [Traduction libre en français].
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Voir Amarjit Chandan, http://apnaorg.com/articles/amarjit/wwi, en anglais seulement [Traduction de l’extrait libre en français].
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India’s Contribution to the Great War (Calcutta, 1923), 97.
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Voir George Morton-Jack, The Indian Army on the Western Front (Cambridge, 2014).
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CIM, British Library : L/MIL/5/825/2, 245; L/MIL/5/825/3, 394; L/MIL/5/825/5, 758 [Traduction libre en français].
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Lettre de Sher Bahadur Khan, France, 9 janvier 1916, CIM, L/MIL/5/828/112 [traduction libre en français].
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5 janvier 1916, British Library, IOR MSS EUR F143/89 [Traduction libre].