
La République d'Italie à la guerre
Au début de la Première Guerre mondiale, le gouvernement italien, avec le consentement de la monarchie, choisit de demeurer neutre et entama un processus de négociation avec les deux camps qui s’opposaient dans cette guerre. Bien qu’en 1882, l’Italie ait signé la Triple Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, le gouvernement italien, espérant ainsi pouvoir récupérer des territoires substantiels, décida de changer de camp et de combattre aux côtés de la Triple Entente (France, Grande-Bretagne et Russie). L’Italie finit donc par entrer en guerre le 25 mai 1915, conformément aux termes du pacte de Londres, qui avait été signé le mois précédent, mais qui demeura secret jusqu’en 1917.
À compter de l’été 1914 et jusqu’au moment où il entra en guerre en 1915, le pays fut divisé, différentes opinions pour ou contre la participation au conflit se développant. Cette division émergea dans les réunions publiques et privées, mais dégénéra rapidement en affrontements de rue, fomentés par les hommes politiques, les intellectuels et les syndicalistes.
1) Courants interventionnistes
Bien qu’il n’ait, dans un premier temps, rallié qu’une minorité, le mouvement interventionniste italien réussit à influencer la sphère publique en ayant recours à des slogans populaires. Des intellectuels tels que Filippo Tommaso Marinetti, fondateur du courant futuriste, appuyaient l’entrée en guerre de l’Italie par des discours et des articles de journaux. Le poète Gabriele D’Annunzio contribua également à renforcer les mythes nationalistes faisant la promotion du patriotisme. L’un des plus célèbres défenseurs de ces opinions fut Benito Mussolini, qui deviendrait plus tard le Duce du fascisme, expulsé du parti socialiste et du journal socialiste qu’il dirigeait, intitulé Avanti, en raison de ses positions interventionnistes. Parmi les nouveaux nationalistes, bon nombre se prononçaient également en faveur de l’intervention, dans l’optique de garantir l’expansion de l’Italie vers la mer Adriatique et dans les Balkans.
Parallèlement à ces groupes, le pays vit émerger un parti de démocrates ainsi que la gauche révolutionnaire. Les anarcho-syndicalistes et les républicains, sans oublier les travailleurs syndicalistes, étaient d’avis que la guerre contre les empires d’Europe centrale pourrait représenter une lutte contre différentes formes d’oppression. Avec cette lutte, ils souhaitent notamment obtenir la fin de la monarchie et une transformation complète de la société italienne, en lien avec le transfert du pouvoir à la classe ouvrière.
2) Irrédentisme italien
L’irrédentisme italien était un mouvement qui se nourrissait de l’interprétation hégélienne de l’esprit nationaliste. Cette théorie considérait Tyrol, Istria, Trieste, Gorizia et les régions environnantes comme une partie « naturelle » de la nation italienne, de par les aspects culturels, linguistiques et historiques qu’elles partageaient. La théorie irrédentiste considérait la Première Guerre mondiale comme la dernière des guerres de l’unification italienne (1870), répondant au besoin de « rendre l’Italie complète ». C’est donc pour cette raison que les défenseurs de l’irrédentisme ont poussé le pays à entrer dans la Grande Guerre.
Avant 1915, les groupes irrédentistes œuvraient en faveur d’une intervention italienne du côté des Alliés, afin de recevoir les « territoires non réclamés » situés sous le contrôle de l’empire des Habsbourg. Pendant la guerre, l’irrédentisme est parvenu, grâce à la propagande, à mettre en avant l’incapacité du commandement suprême austro-hongrois de faire la distinction entre nationalistes modérés et irrédentistes. Cette incapacité devint clairement évidente lorsque l’armée autrichienne captura l’ancien député du Reichsrat Cesare Battisti en uniforme italien, et l’exécuta. Cet événement renversa l’approche de bon nombre d’hommes politiques pro-habsbourgeois issus de régions italophones, renforçant le sentiment nationaliste général contre l’Autriche.
Pacifistes, non-interventionnistes et neutralistes
Les positions pacifistes furent mises à l’épreuve pour la première fois durant la guerre des colonies de 1911-1912, menée dans le but de conquérir la Libye, lorsque nationalisme et pacifisme devinrent incompatibles. La devise « la guerre à la guerre » proposée par les socialistes reposait sur la croyance marxiste selon laquelle toutes les guerres entre les états étaient des conflits entre les classes moyennes, et que le prolétariat ne devrait donc pas prendre part à ces tensions capitalistes.
Le Parti socialiste italien, notamment, dépeignait la guerre comme un conflit opposant des empires; les socialistes italiens maintinrent par conséquent leur engagement envers la non-intervention, même si d’autres partis socialistes en Europe adoptèrent la cause nationale et abandonnèrent l’intérêt de classe au profit du patriotisme. De nombreux libéraux proches de Giovanni Giolitti, président du Conseil des ministres à cinq reprises, partageaient les positions du Parti socialiste italien. Ils étaient d’avis que le pays n’était pas préparé pour ce conflit, tant sur le plan militaire que sur le plan économique, et que la guerre constituerait un désastre pour l’économie nationale. Les industriels et les financiers étaient également opposés à toute intervention, et préféraient réaliser des bénéfices et tirer parti de la guerre en vendant leurs produits aux deux camps.
De plus, aux yeux des libéraux, une intervention risquerait d’exacerber les tensions sociales et d’entraîner une révolution, à l’instar de la Russie. Cette crainte était également ressentie par l’Église catholique, même si les hautes hiérarchies du Vatican ne masquaient pas leurs sympathies à l’égard de la monarchie catholique des Habsbourg. Pour pouvoir conserver le contrôle de la paysannerie, qui représentait sa principale base sociale et également la classe majoritairement envoyée au front, le Vatican n’eut pas d’autre choix que de s’opposer à l’intervention de l’Italie dans le conflit. Les pacifistes représentaient la majorité dans le pays, mais avaient tant d’idées différentes concernant le futur de leur pays qu’il fut impossible d’établir une coalition contre les interventionnistes.
1) 1915-1916 : le front italien
À son entrée en guerre, les forces terrestres de l’Italie étaient composées de quatre armées placées sous le commandement suprême du général Luigi Cadorna.
À l’issue de deux années de combat et onze attaques menées sur l’Isonzo (le fleuve qui traverse la Slovénie et l’Italie), les troupes italiennes n’avaient avancé que de 10 milles à l’intérieur du territoire autrichien, et chacun des deux camps déplorait de lourdes pertes. Cette impasse affecta le moral des troupes, notamment lorsque les combats se transformèrent en guerre de tranchées et que, pour assurer leur protection, les soldats durent vivre dans des fossés profonds. La fréquence des offensives ordonnées par le général Cadorna constitua une autre source de découragement pour les troupes italiennes.
En 1916, l’armée austro-hongroise contre-attaqua lors de la bataille d’Asiago, dans le Trentin, sans toutefois parvenir à percer les lignes italiennes. Les troupes italiennes réussirent à résister aux assauts ennemis sans perdre trop de terrain, jusqu’en septembre 1917, quand une révolution obligea la Russie à se retirer de la guerre, laissant ainsi libre cours aux puissances centrales de déployer des soldats de plus sur le front italien.
2) La bataille de Caporetto : le désastre militaire italien
Le 24 octobre 1917, la bataille de Caporetto (la 12e bataille de l’Isonzo) commença après plusieurs heures de bombardements accompagnés de gaz empoisonné. En secret, les puissances centrales concentrèrent une force redoutable, avant d’attaquer sur un terrain montagneux. Les soldats d’élite allemands menèrent les attaques initiales, suivis par les troupes austro-hongroises appuyées par les unités allemandes, qui firent bon usage des mitrailleuses légères, mortiers de tranchée, grenades et lance-flammes flambant neufs. Les troupes italiennes furent dans l’incapacité d’arrêter ces forces, battant en retraite après avoir résisté pendant plus de dix jours.
La défaite à Caporetto entraîna la désintégration de l’intégralité du front italien. La retraite des troupes italiennes permit à l’armée austro-hongroise d’avancer de quatre-vingt-treize milles sur le territoire italien. Le coût de cette bataille fut énorme : 83 000 morts, et plusieurs milliers de blessés. Plus de 260 000 Italiens furent faits prisonniers.
3) 1917-1918 : la fin de la guerre
Après la défaite subie à Caporetto, une nouvelle ligne de front vit le jour entre les fleuves Tagliamento et Piave. En novembre 1917, le général Cadorna fut remplacé par le général Armando Diaz. Cordova avait tenté de mettre la défaite sur le compte de la lâcheté des troupes italiennes, sans jamais admettre sa propre responsabilité militaire dans ce désastre.
L’année se termina sur l’échec de l’offensive menée par les armées des puissances centrales sur le Piave. La Triple Alliance mit un terme à ses attaques lorsque les troupes allemandes furent rétablies sur le front de l’Ouest et que l’armée austro-hongroise commença à s’essouffler. Les troupes italiennes repoussèrent un nouvel assaut, le dernier sur le front italien, après l’effondrement de l’Empire austro-hongrois en raison de rébellions ethniques internes.
C’est alors que le commandement suprême italien décida de contre-attaquer. L’attaque finale débuta à la fin du moins d’octobre 1918, à Vittorio Veneto. Après quatre jours de combat féroces, l’Autriche demanda l’armistice. Celui-ci fut signé le 3 novembre, près de Padua. La guerre était terminée.
Le front intérieur et le rôle des femmes
Les femmes ont soutenu l’effort de guerre de bien des manières. Des ouvrières travaillaient dans les usines d’armement ainsi que dans d’autres industries de guerre. Les femmes furent également appelées à travailler dans des bureaux, des hôpitaux et des asiles. Elles étaient employées en tant que balayeuses de rue, conductrices de tramways, billettistes pour les chemins de fer et opératrices du télégraphe.
Pendant ce temps, les femmes de la classe moyenne et de la haute société organisaient le travail bénévole : elles apportaient des vêtements aux soldats et participaient à la distribution de la correspondance entre les soldats et leurs familles par l’entremise du Bureau d’information militaire. D’autres géraient des cantines et des maisons de repos destinées aux soldats.
600 femmes membres de la Croix-Rouge ont servi dans la zone de combat en tant qu’infirmières professionnelles. Les femmes assumaient également plusieurs autres responsabilités, telles que dégager les routes enneigées pour l’armée et apporter de la nourriture aux soldats dans les tranchées. La majorité de ces nouveaux emplois, qui peuvent être considérés comme une forme d’émancipation, ne furent que de courte durée et à la fin de la guerre, les femmes regagnèrent la sphère domestique et reprirent des rôles plus traditionnels.
Une victoire?
Pendant la guerre, l’Italie a mobilisé plus de 2,5 millions d’hommes âgés de 18 à 65 ans sur les quelque 9 millions qu’elle comptait; parmi eux, 600 000 sont décédés et 950 000 furent blessés : c’est le coût de la victoire italienne.
Conformément aux termes du pacte de Londres, signé lors de la Conférence de paix de Paris en 1919, l’Italie récupéra Trieste, une partie de l’Istrie, Gorizia et Tyrol du Sud, mettant ainsi fin à des siècles de domination autrichienne dans cette région. Les Alliés avaient promis d’autres territoires à l’Italie, tels que la Dalmatie, une partie de l’Albanie et des terres coloniales en Afrique et en Asie. L’Italie avait également demandé la ville de Fiume (aujourd’hui Rijeka, en Croatie), en raison de son importante communauté italienne. Mais les Américains, respectant en ceci le « principe de nationalité », refusèrent d’accéder à toutes les demandes de l’Italie, entraînant un mouvement de protestation dirigé par D’Annunzio et ses adeptes ultra-nationalistes, lesquels occupèrent Fiume entre septembre 1919 et décembre 1920.
Après la Première Guerre mondiale, l’idée d’une « victoire mutilée » (vittoria mutilata) devint l’un des principaux slogans fascistes utilisés pour parvenir à un consensus entre les anciens combattants et l’opinion publique italienne, une attaque sur le point faible des gouvernements libéraux.
Après la guerre, la société italienne demeura divisée entre les groupes en faveur de la guerre, qui n’acceptaient pas le résultat de la Conférence de paix de Paris, un important parti de travailleurs et de paysans soutenu par les socialistes et inspirés par les révolutions russe et allemande, et les anciens combattants, qui attendaient les terres promises par le gouvernement au début de la guerre en récompense de leurs services. De plus, à présent que la guerre était finie, le pays se trouvait aux prises avec de graves problèmes économiques. L’inflation s’intensifia du fait de l’impression de nouveaux billets pour payer l’effort de guerre. Certaines usines d’armement et compagnies de construction navale firent faillite. À leur retour, bon nombre de soldats se virent dans l’incapacité de retrouver du travail, et rejoignirent les autres groupes de mécontents de la société. Les paysans s’organisèrent en syndicats et les ligues catholiques firent main basse sur les terres. Les travailleurs agricoles, ainsi que ceux de l’industrie et du service public se mirent en grève, paralysant le pays.
Un nouveau mouvement regroupant des patriotes, d’anciens militaires, d’anciens membres de troupes d’assaut, des étudiants, d’anciens agitateurs en faveur de la guerre et d’anciens syndicalistes, vit le jour, soutenu par les industriels et les propriétaires terriens craignant une révolution : le mouvement fasciste.
Simona Salustri, Université de Bologne