L’ukraine à la guerre

Pendant la Première Guerre mondiale, le territoire de l’Ukraine actuelle était divisé, comme il l’avait été pendant plus d’un siècle et demi, entre l’Empire russe et l’Empire austro-hongrois. Ainsi, au début du XXe siècle, tous les Ukrainiens étaient citoyens, ou plutôt sujets, soit du tsar de Russie (Nicolas II), soit de l’empereur d’Autriche-Hongrie (François-Joseph Ier).

Le territoire de l’Ukraine actuelle qui faisait partie de l’Empire russe était divisé administrativement en provinces impériales (guberniia), dont neuf d’entre elles étaient peuplées majoritairement d’Ukrainiens (appelés à l’époque « Petits Russes »). Dans le territoire de l’Ukraine qui appartenait à l’Empire austro-hongrois, les Ukrainiens (connus comme les Ruthènes autrefois) habitaient trois régions : certaines parties des provinces autrichiennes de Galice et de Bucovine, ainsi que plusieurs comtés du nord-est de la Hongrie (aujourd’hui la Transcarpathie).

En tant que sujets du tsar de Russie et de l’empereur d’Autriche, les hommes ukrainiens furent enrôlés dans les armées respectives de chaque empire. Au sein de l’Empire austro-hongrois, la plupart des hommes enrôlés servaient dans diverses unités de l’armée impériale. Or, une unité constituée de plus de 2 500 soldats - connue sous le nom de Fusiliers de la Sitch - livra bataille aux côtés de l’Autriche-Hongrie tout au long de la guerre. L’Autriche-Hongrie était, avec les empires allemand et ottoman, un membre de premier plan des Empires centraux, tandis que la Russie tsariste, avec la Grande-Bretagne et la France, faisait partie des Alliés. De ce fait, de nombreux Ukrainiens durent s’affronter sur le champ de bataille puisqu’ils étaient sous la bannière d’États opposés et que les minorités nationales n’avaient aucun contrôle sur leur destin.

Women and soldiers

La plupart des batailles sanglantes menées par les soldats ukrainiens des deux camps opposés se déroulèrent sur le front de l’Est, qui s’étendait de la mer Baltique au nord jusqu’aux Carpates (la Roumanie actuelle) au sud. Les premiers affrontements sur le front de l’Est commencèrent au début de la guerre en août 1914, et perdurèrent avec divers degrés d’intensité jusqu’à ce que la Russie (alors sous domination bolchévique) se retira du conflit en décembre 1917.

Il existait deux principaux théâtres d’opérations sur le front de l’Est. La première se trouvait le long de la frontière germano-russe, qui traversait le cœur de la Pologne actuelle. Parmi les batailles les plus coûteuses menées dans ce théâtre, deux d’entre elles furent livrées à Tannenberg. Le deuxième théâtre d’opérations se situait le long de la frontière entre la Russie et l’Autriche-Hongrie, qui traversait ce qui est aujourd’hui le sud-est de la Pologne, l’ouest de l’Ukraine et la Roumanie. Les principales batailles de ce deuxième théâtre eurent lieu à Limanowa et à Gorlice-Tarnów, ainsi que pendant la soi-disant bataille d’hiver de 1914-1915 dans les Carpates, et lors de l’offensive Broussilov de la Russie tsariste en 1916.

Le nombre de combattants et de victimes le long du front de l’Est était égal ou supérieur au nombre de pertes survenues sur le front de l’Ouest. Par exemple, la campagne de quatre mois consacrée à la bataille d’hiver dans les Carpates, qui fut menée le long des frontières de la Pologne, de l’Ukraine et de la Slovaquie actuelles, eut pour résultat un million de morts et de blessés du côté russe et 800 000 du côté austro-hongrois. Ces résultats catastrophiques dépassèrent ceux des batailles plus connues sur le front de l’Ouest, telles que la bataille de Verdun et la bataille de la Somme.

L’Empire russe avait commencé la guerre avec plus de 15 millions de soldats. Les pertes initiales élevées de 1914 et 1915 furent compensées par un recrutement continu tout au long de la guerre. Parmi les quelque 2,9 millions de soldats ukrainiens provenant des provinces de l’Empire russe, environ 450 000 auraient été tués, ou seraient morts de leurs blessures et de maladies. Quant aux soldats ukrainiens originaires des régions ruthènes de l’Empire austro-hongrois, on estime qu’ils seraient environ 120 000 à avoir perdu la vie.

Soldiers and musician

Toutefois, les militaires n’étaient pas les seules victimes de la Première Guerre mondiale. Comme une grande partie du front de l’Est traversait l’actuelle Ukraine occidentale, les populations civiles étaient elles aussi lourdement touchées par les hostilités. Au cours de la Première Guerre mondiale, pas moins de 1,3 million d’hommes, de femmes et d’enfants ukrainiens des deux empires trouvèrent la mort prématurément, notamment à cause de maladies, d’épidémies et de pénuries alimentaires en temps de guerre.

Les conflits se poursuivirent malgré la cessation des opérations sur le front de l’Est à la fin de 1917. Alors que la guerre touchait à sa fin, les Ukrainiens espéraient obtenir leur indépendance. Ils formèrent ainsi la République nationale ukrainienne en 1917 sur le territoire de l’ancien Empire russe et la République populaire d’Ukraine occidentale en 1918 sur le territoire de l’ancien Empire austro-hongrois. Chacune des républiques ukrainiennes possédait des armées dont les rangs étaient composés en grande partie d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale. Leurs efforts visant à acquérir l’indépendance furent entravés : pendant les trois années suivantes, jusqu’en 1920, le territoire ukrainien fut ravagé par l’occupation allemande et austro-hongroise, puis envahi par les armées rouge et blanche bolchéviques lors de la violente guerre civile russe, pour enfin subir une guerre polono-ukrainienne et une guerre russo-polonaise. Les Ukrainiens de tous les côtés combattirent et moururent dans ces conflits d’après-guerre, tout comme 2,3 millions d’autres civils qui trouvèrent la mort sur les terres qui forment l’Ukraine d’aujourd’hui. 

Paul Robert Magocsi

Université de Toronto