Slovaquie á la Guerre

Le 28 juillet 1914, un mois après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, l’héritier du trône austro-hongrois, l’Autriche-Hongrie déclara la guerre à la Serbie. Cette guerre alla de toute évidence se transformer en un conflit mondial. Le monde ainsi aliéné entra sans réfléchir dans le vingtième siècle, un siècle de guerres des plus sanglantes. Il y a cent ans, personne n’aurait pu imaginer combien la guerre serait marquée par l’effroi, la destruction et la cruauté, combien de temps il faudrait pour rétablir l’ordre et quelle en serait l’issue. La Grande Guerre marqua la fin d’une époque et le début d’une autre. Le sort des relations à venir de l’Europe était en jeu, mais aussi celui des petites nations. À partir du début du mois d’août 1914, l’emprise de la guerre se resserra progressivement autour de plus de trente États. Une fois en guerre, ces pays mobilisèrent d’énormes contingents de soldats, qui se battirent et moururent sur les champs de bataille en Europe, en Asie et en Afrique. Les soldats slovaques furent parmi eux.

À la fin de 1914, le conflit changea de nature, passant d’une guerre offensive à une guerre de position. Pour s’adapter à cette nouvelle donne, il fallut créer un nouveau moyen de défense, un réseau de tranchées qui protégeait les soldats entre les attaques et les grandes offensives. Les tranchées s’étendaient sur 750 kilomètres le long du front occidental, de la mer du Nord aux frontières de la Suisse. De même, des tranchées furent construites sur les fronts est et italien. La guerre de tranchées obligea toutes les armées à mettre au point de nouvelles armes pour sortir de l’impasse dans laquelle elles s’étaient enlisées. Les gaz toxiques, les lance-flammes et les chars d’assaut firent ainsi leur apparition. Outre les combats sur terre, la lutte fut aussi menée sur mer, où les sous-marins purent se cacher sous la surface. Le ciel fut bientôt dominé par les avions et les premiers combats aériens.

Ainsi, dans tous les pays en guerre, y compris l’empire austro-hongrois, c’est la machine de guerre qui domina les économies nationales, en particulier la fabrication d’armes, de munitions, d’explosifs divers, de fils barbelés, d’uniformes militaires et d’autres équipements de protection. Outre les soldats, cette guerre apocalyptique toucha également la vie des populations civiles — principalement les femmes, les enfants et les personnes âgées — qui durent faire face au départ des hommes au front et aux conditions difficiles que toute guerre entraîne. Leur aide se substitua rapidement à la main-d’œuvre manquante dans les secteurs de l’agriculture, de l’industrie et des affaires publiques. Par exemple, les femmes devinrent des employées de bureau, des factrices, des chauffeuses de taxi et de tramway.

Les Slovaques dans l’armée austro-hongroise

La mobilisation des Slovaques dans l’armée austro-hongroise fut annoncée le 31 juillet 1914 et se déroula sans accroc. Après le lancement des opérations de combat, les troupes austro-hongroises (composées d’un grand pourcentage de Slovaques) déployèrent sur le front russe. La guerre bouleversa profondément le territoire de l’actuelle Slovaquie. À cette époque, la Slovaquie n’existait pas en tant qu’État unitaire et appartenait aux territoires de la monarchie des Habsbourg. Sous l’ordre de mobilisation austro-hongrois, environ 400 000 hommes — soit un habitant sur sept — partirent vers les champs de bataille. À la fin de la guerre, 69 000 soldats slovaques perdirent la vie et plus de 61 000 furent mutilés.

En tant que soldats de l’armée austro-hongroise, les Slovaques combattirent sur les fronts russe, balkanique et italien; et à la fin de la guerre, ils furent également sur le front occidental. Leur courage était remarquable, tout comme celui de leurs commandants. Sur le front russe, les troupes se distinguèrent dans les batailles de Kraśnik et de Komarów. Plus tard en Italie, elles démontrèrent de nouveau leur force lors de la bataille menée dans la vallée de Soča et des dernières étapes de l’offensive du Piave. Des milliers de soldats slovaques se luttèrent et moururent, principalement dans les unités d’infanterie et de montagne, ainsi que dans les bataillons d’artillerie de campagne.

Troops in mountains

À la veille de la Grande Guerre, de nombreuses minorités ethniques de l’empire austro-hongrois commencèrent à manifester leur mécontentement, et les révoltes se multiplièrent. Parmi les insurgés nationalistes, on retrouva un certain nombre de soldats slovaques qui refusèrent de combattre sous les armoiries des Habsbourg. Ils se soulevèrent notamment à Pressburg (aujourd’hui Bratislava) et à Kragujevac, en Serbie. Cependant, la tentative de soulèvement en Serbie échoua et quarante-quatre jeunes hommes moururent.

Bien que les dégâts matériels causés par la Première Guerre mondiale eussent été importants, le préjudice causé aux êtres humains fut encore plus grand. Aucune famille ne fut sans doute épargnée par la tragédie causée par ce conflit apocalyptique. Une partie de l’actuel territoire slovaque (la région des Carpates) fut dévastée par la guerre. Pendant l’avancée des troupes russes à l’hiver et au printemps 1914-1915, cette région devint le champ de bataille des armées du front est. Plusieurs municipalités du nord-est furent occupées et détruites par les forces russes. Près de 50 000 soldats, des deux camps, périrent dans les combats engagés dans cette région. Leurs dépouilles reposent ensemble dans environ 200 cimetières de guerre situés sur le territoire slovaque. Il existe également des cimetières d’hôpitaux et de prisons en Slovaquie qui abritent les tombes de près de 13 500 soldats morts durant la guerre de 1914-1918. On les trouve principalement dans les villes du sud-ouest de la Slovaquie comme Bratislava, Šamorín, Dunajská Streda, Veľký Meder, Komárno, mais aussi à Nitra, Trenčín et Košice.

L’Indépendance des Slovaques vis-à-vis de l’Empire austro-hongrois

Outre les soldats slovaques qui combattirent dans l’armée austro-hongroise, à l’automne 1914, des unités militaires indépendantes de compatriotes tchécoslovaques et slovaques commencèrent à se former à l’étranger, comme l’unité Nazdar en France et la družina Česká en Russie. À la fin de 1915, la direction de la résistance étrangère tchécoslovaque (le Conseil national tchécoslovaque, représenté par Tomáš Garrigue Masaryk, Milan Rastislav Štefánik et Edvard Beneš) s’établit à Paris. Les efforts du Conseil national visaient à créer un État commun pour les Tchécoslovaques et les Slovaques. Un des moyens de renforcer cette idée avec les nations alliées consistait à créer des troupes de volontaires des légions tchécoslovaques qui combattraient aux côtés des troupes alliées. Des légions tchécoslovaques indépendantes se constituèrent progressivement en Russie, en France et en Italie, comptant au total 100 743 légionnaires.

Soldiers washing

Ces tchécoslovaques versèrent leur sang sur les champs de bataille de Zborov et Bachmač, dans la Somme et en Alsace, à Piave, lors des batailles de Doss Alto, Samara, Omsk Irkutsk, Kazan, Perm et sur d’autres champs de bataille de la Grande Guerre. L’engagement des légionnaires et leur participation à des batailles difficiles aux côtés des États victorieux contribuèrent à préparer la voie à la création d’une République tchécoslovaque indépendante le 28 octobre 1918. La Tchécoslovaquie naquit à la fin de la « Grande Guerre » sur les décombres de la monarchie austro-hongroise. Les représentants politiques slovaques confirmèrent le statut d’État tchécoslovaque par la « déclaration de Martin » lors de l’assemblée de Martin le 30 octobre 1918.

La Slovaquie de l’après-guerre

Lors de l’établissement de la République tchécoslovaque à la fin de la guerre, les conditions n’étaient pas faciles puisque le territoire slovaque restait encore sous le contrôle des autorités et de l’armée hongroises. L’occupation des terres slovaques par les troupes nationales et légionnaires tchécoslovaques se déroula en plusieurs étapes, de novembre 1918 à la fin janvier 1919. Les mois qui suivirent les Slovaques ont dû faire face à la République bolchevique de Hongrie, nouvellement créée, qui contesta la ligne de démarcation entre la Slovaquie et la Hongrie. Les combats durèrent d’avril à juin 1919, et ce n’est qu’après la finalisation du traité de paix lors de la Conférence de paix de Paris qu’un accord de cessez-le-feu fut signé à la Reduta de Bratislava le 1er juillet 1919 et que l’armée hongroise dut se retirer. 

Néanmoins, la confrontation militaire pour la Slovaquie ne s’est finalement terminée qu’à la mi-août 1919 avec l’occupation de la tête de pont de Bratislava, Petržalka. Ce fut non seulement la dernière intervention militaire entre la République tchécoslovaque et la Hongrie, mais aussi une sorte d’épilogue au combat armé que les légionnaires tchécoslovaques durent mener en 1918-1919 pour rétablir l’ordre dans les comtés des Sudètes. Les affrontements dans le nord avec l’armée polonaise pour la région de Tešínsko, ainsi que les batailles avec l’armée rouge hongroise pour la frontière sud de la Slovaquie en faisaient partie.

Colonel Miloslav Čaplovič, M.A., Ph. D. Institut d’histoire militaire, Bratislava