Slovenian solders at rest

La Slovénie à la guerre

En 1917, Ivan Cankar, l’un des écrivains slovènes les plus remarquables, désigna la période de la Première Guerre mondiale comme les années d’horreur, une période qui suscita la dépravation morale, de nombreuses morts et d’indicibles souffrances, mais peut-être aussi l’espoir et la rédemption. Il devait sans doute pressentir que les événements déclenchés par la guerre marqueraient la fin du monde tel que nous le connaissions, et que la fin de la guerre ne ferait que renforcer la nécessité de repenser les valeurs déterminantes pour l’avenir du monde. 

Pour les Slovènes et pour l’histoire du territoire ethnique slovène, la Première Guerre mondiale a été un tournant important dans les comportements et les sentiments. Il ne s’agissait pas simplement d’un événement militaire : c’était un événement culturel d’envergure. Elle a suscité des changements au niveau de la carte politique de l’Europe, des relations nationales, des perspectives scientifiques et technologiques et de la compréhension individuelle et collective des événements mondiaux. Les Slovènes se trouvaient au cœur des différentes étapes de cette confrontation mondiale; ils étaient soldats, captifs, déserteurs, prisonniers de guerre, rebelles, internés civils, réfugiés, occupants et occupés, et, surtout, ils ont connu sur leur territoire ethnique slovène l’un des champs de bataille les plus sanglants d’Europe - le Soča (Isonzo en italien).

Certes, le nombre de soldats slovènes mobilisés était bien inférieur à celui des grandes puissances européennes, mais les répercussions ont été d’autant plus dévastatrices pour la communauté nationale de la Slovénie. Il s’agissait là d’une expérience militaire hors du commun. Les Slovènes et les autres habitants des provinces de Slovénie ont servi (pour la plupart) au sein de l’armée austro-hongroise. De leur côté, les Slovènes vénitiens, citoyens du Royaume d’Italie, ont été mobilisés dans l’armée italienne, et ont également pris part à la bataille de l’Isonzo.

Les soldats slovènes ont combattu sur le front de l’Est (Russie), le front des Balkans et le front italien. Ils faisaient également partie du contingent austro-hongrois de l’armée allemande, ce qui les a menés à de nombreux autres champs de bataille.

Au début de la guerre, 3 350 000 soldats austro-hongrois furent appelés en service actif. Deux millions furent déployés sur les champs de bataille, et certaines estimations révèlent qu’au début de la guerre, 30 000 Slovènes faisaient partie du contingent. Tout au long de la guerre, quelque 160 000 soldats slovènes participèrent aux combats dans les théâtres d’opérations austro-hongrois. Parmi les 1,2 million de soldats austro-hongrois tombés au combat, entre 36 000 et 40 000 Slovènes perdirent la vie, et 11 467 devinrent mutilés de guerre. Un cinquième des familles slovènes furent confrontées aux conséquences à long terme de la guerre; 31 039 veuves de guerre durent subvenir aux besoins de 49 182 personnes incapables de gagner leur vie. 

Six solders and artillery

Le 23 mai 1915, le gouvernement italien, s’étant retiré de la Triple Alliance, déclara la guerre à l’Autriche-Hongrie. Le 26 avril 1915, l’Italie avait signé le « pacte de Londres », qui lui promettait de nombreux territoires austro-hongrois, dont le Tyrol du Sud, le Trentin, Trieste, Gorizia et Gradisca, le bassin de Tarvisio, une partie de la Carniole (slovène), l’Istrie jusqu’à Kvarner, les îles croates de Cres et Lošinj, ainsi que des îles voisines, le nord de la Dalmatie et ses îles, l’île de Sazan et la baie de Valona, l’archipel du Dodécanèse près de la côte de l’Asie Mineure et une part raisonnable des gains territoriaux potentiels en Asie Mineure et en Afrique.

Le front du Sud-Ouest ou le front austro-italien s’étendait sur 600 km, depuis le col du Stelvio à la frontière entre la Suisse, l’Italie et l’Autriche, en passant par le Tyrol, la Carnia, le bassin Soča, et jusqu’à la mer Adriatique. La partie sud longue de 90 km, le front de l’Isonzo, traversait le territoire ethnique slovène. Le front de l’Isonzo fut le théâtre de 12 offensives, dont 11 furent lancées par l’armée italienne. La dernière, menée de concert par les forces autrichiennes et allemandes en octobre 1917, permit une percée. On la nomma la bataille de Caporetto (Kobarid), au terme de laquelle le front fit son « retrait » hors du territoire slovène. Les batailles sur le front de l’Isonzo furent à l’origine d’environ 1,5 million de victimes, dont 187 000 à 300 000 soldats tombés au combat. Selon certaines estimations, les champs de bataille de l’Isonzo auraient coûté la vie à 2 000 à 3 000 soldats slovènes. Le reste du territoire slovène devint alors la région de l’arrière-front, caractérisée par la présence de nombreux hôpitaux militaires et de personnel militaire, occupant une place prépondérante dans la vie quotidienne de la population civile. 

Le début des hostilités sur le front de l’Isonzo provoqua un vaste mouvement migratoire de la population civile slovène. Ils prirent la fuite devant l’avancée de l’armée italienne vers les provinces dites « rachetées » (terre redente) et les territoires ethniques qui n’appartenaient pas à l’Italie, mais qui étaient néanmoins considérés comme des atouts cruciaux sur le plan stratégique et sécuritaire. Le gouvernement autrichien fit évacuer la population slovène (environ 80 000 personnes) du flanc gauche du front vers les terres intérieures slovènes, ainsi que vers les camps de réfugiés en Basse-Autriche, tandis que 10 000 à 12 000 Slovènes furent emmenés au Royaume d’Italie. La guerre dans la région de l’Isonzo laissa sur son passage une indescriptible dévastation, un véritable désastre écologique et économique.

Le 3 novembre 1918, l’armée italienne retourna sur le territoire slovène (anciennement austro-hongrois) et s’en empara conformément aux stipulations du Pacte de Londres, repoussant la frontière à l’est. Au cours de l’été 1919, l’administration militaire laissa la place à une administration civile. Enfin, lorsque le traité de Rapallo concernant la frontière entre le Royaume d’Italie et le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes fut signé le 12 novembre 1920, ces territoires furent finalement annexés au Royaume d’Italie.

Soldiers standing

Le souvenir de la guerre

Au cours des 95 dernières années, les Slovènes ont gardé un souvenir de la Première Guerre mondiale qui bascule entre le triomphe et l’oubli, du fait de la dissolution de l’empire des Habsbourg et de la formation de l’État du Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes. Officiellement, les récits variaient entre le déni quasi total de toute expérience vécue par la majorité des Slovènes au sein de l’armée austro-hongroise vaincue, et la célébration d’une rhétorique triomphante de l’expérience de guerre des volontaires serbes - plus souvent qualifiés de yougoslaves - caractérisée par un faible taux de participation et une importance mineure dans l’histoire militaire slovène.

À la suite de la perte d’un tiers de leurs territoires nationaux, de la chute rapide de l’empire des Habsbourg et de la création du royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, les provinces slovènes ont vu leur perspective historique profondément transformée. Le concept idéaliste autrichien de l’histoire a été remplacé par celui ethnocentrique de la mémoire yougoslave.

Au sein de la première Yougoslavie qui a existé jusqu’en 1945, il était très difficile de se remémorer le passé, y compris la Première Guerre mondiale, car la guerre était devenue un élément à la fois unificateur et séparateur. Elle a tracé une nette distinction entre les vainqueurs/libérateurs/unificateurs (c’est-à-dire les Serbes, les Monténégrins, les volontaires) et les vaincus/libérés/unis (c’est-à-dire les Slovènes, les Croates et les Serbes de l’ancienne monarchie des Habsbourg). Il était impossible de célébrer à la fois la victoire et la défaite.

Cela a eu un impact décisif sur la place accordée à l’expérience de guerre slovène dans la mémoire collective de la Grande Guerre, souvent vue comme fondatrice dans le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes.  Cette mémoire, ancrée dans l’identité yougoslave acquise pendant la Grande Guerre, soulignait le passé des volontaires et l’unification des Slaves méridionaux. 

Le souvenir de l’entre-deux-guerres slovène reposait uniquement sur les anciens combattants slovènes, dont l’objectif était d’obtenir le soutien et la reconnaissance du public pour les efforts déployés par les Slovènes pendant la guerre. Ils ont tenté de convaincre les anciens combattants serbes et monténégrins, dont les combats avaient été couronnés de succès, que l’expérience slovène de la guerre ne devait pas être négligée. Néanmoins, jusqu’à la fin de la première Yougoslavie en 1945, il existait au moins deux versions parallèles de la Première Guerre mondiale : le récit yougoslave et le récit austro-hongrois.

Soldier outside Red Cross

Les priorités des vétérans slovènes étaient axées sur les questions économiques liées aux anciens combattants, aux mutilés de guerre et aux veuves, ainsi que sur la commémoration de leurs camarades tombés au combat. Plus de 160 monuments et plaques commémoratives ont ainsi été érigés sur l’ensemble du territoire slovène. Toutefois, les vétérans n’ont pas réussi à faire ériger un monument central slovène en hommage au Soldat inconnu, promu par les autorités politiques slovènes. 

La mémoire du front de l’Isonzo était un autre des aspects laissés pour compte de l’expérience de guerre slovène. La situation d’après-guerre dans cette région, l’occupation puis l’annexion par l’Italie, a lourdement pesé sur le souvenir de la bataille de l’Isonzo. En raison de l’oppression italienne, aucune mémoire publique n’a été autorisée, mais le gouvernement italien a néanmoins érigé des ossuaires tout le long de l’ancien front, dont trois situés le long du fleuve Isonzo : à Kobarid (aujourd’hui en Slovénie), à Oslavje (près de Gorizia habitée par une très dense population slovène) et à Redipuglia.

La fin de la Seconde Guerre mondiale et la création de la Yougoslavie socialiste ont transformé le récit slovène et yougoslave des événements de la Première Guerre mondiale. La révolution sociale a conduit à une nouvelle perspective; des éléments sociaux-révolutionnaires ont été introduits dans les récits historiques. La Première Guerre mondiale, ainsi que les combats de l’Isonzo, sont devenus un sujet historique de second ordre, car ils ne s’inscrivaient ni dans le concept de martyre supranational du mouvement de libération des partisans pendant la Seconde Guerre mondiale, ni dans le concept de fraternité et d’unité qui prévalait dans la Yougoslavie socialiste au lendemain de la guerre. 

Ce n’est qu’après les années 1980 qu’un intérêt public et historiographique pour la Première Guerre mondiale a fait émerger de nombreux mémoires de guerre, des expositions, des musées privés et une recherche historique moderne systématique. Le front de l’Isonzo est devenu le thème central de la commémoration historique. Les tournants dans l’historiographie slovène sur la guerre ont été marqués par la création du premier musée de la Première Guerre mondiale à Kobarid en 1990, la rédaction du premier doctorat en histoire de la Première Guerre mondiale en 1998, et la première conférence interdisciplinaire slovène en 2004 - « La Grande Guerre et les Slovènes ».  L’histoire slovène de la Première Guerre mondiale a ensuite été située dans le contexte européen, au moyen d’une terminologie jugée apte à établir la multidimensionnalité de la période et de l’expérience de guerre, qui ont été transposées dans une perspective historique et culturelle. 

Les décennies d’oubli de la Première Guerre mondiale en Slovénie ont pris fin au moment des changements démocratiques et de l’indépendance de l’État slovène, mais cela pourrait n’être qu’une simple coïncidence.

Petra Svoljšak, Centre de Recherche de l’Académie Slovène des Sciences et des Arts