Corps de Travailleurs Chinois à la guerre

« Bien que nous travaillions pour les Alliés, nous apportons en fait la gloire à la patrie. Les réalisations des travailleurs chinois en Europe permettent à notre nation de garder la tête haute ».

C’est ce qu’a écrit Gu Xingqing, un étudiant qui s’est porté volontaire pour travailler comme traducteur avec le corps de travailleurs chinois (CTC) sur le front de l’Ouest. Les membres du CTC ont pris part à la Première Guerre mondiale dans un but précis. Pour la Chine, sa participation a été un signal important de l’engagement de la nation dans la guerre, et la preuve que le pays méritait une place dans les négociations de paix. En même temps, les intellectuels chinois avaient longtemps soutenu que les voyages et le travail à l’étranger étaient indispensables pour que le peuple chinois puisse élargir ses horizons. Comme le fit remarquer Ma Chunling, une enseignante qui rejoint le CLC, la décision de faire du bénévolat « non seulement me permet d’acquérir de nouvelles connaissances… mais cela a également exaucé mon souhait de voyager. Une occasion unique que je ne peux pas laisser passer! » Les intentions des Alliés de la Première Guerre mondiale étaient moins nobles : ils avaient besoin de travailleurs, que ceux-ci soient qualifiés ou non. Gagnés par l’enthousiasme qui régnait en août 1914, toutes sortes d’hommes dont l’expérience professionnelle n’était guère appréciée à l’époque s’enrôlèrent dans les armées. Et quand tant d’entre eux furent tués dans les premières batailles, leurs armées s’efforçaient de les remplacer. Mais c’est surtout l’augmentation considérable de la taille des armées à partir de 1915, qui finirent par compter des millions de jeunes hommes, qui aggrava une pénurie de main-d’œuvre.  La Chine se révéla être une source précieuse de travailleurs.

Liang Shiyi, un homme politique chinois de haut rang, fut le premier à suggérer au gouvernement britannique en 1915 qu’un corps de travailleurs militaires (avec l’accent mis sur le mot « militaire », car les hommes devaient être armés) pourrait être envoyé pour soutenir le Corps expéditionnaire britannique (British Expeditionary Force ou BEF) sur le front de l’Ouest. Cependant, malgré le besoin évident, les Britanniques déclinèrent poliment cette offre. La France se montra plus accommodante, surtout lorsque le mot « militaire » fut « enlevé de l’équation », et accepta la proposition de la Chine à l’été 1915. Bientôt, la Grande-Bretagne, consciente que toute offre de main-d’œuvre ne devait pas être négligée, lui emboîta le pas en août 1916. Vers la fin de la guerre, la Grande-Bretagne engagea quelque 100 000 Chinois, les Français quelque 40 000. Environ 10 000 de ces derniers furent temporairement détachés auprès du Corps expéditionnaire américain (American Expeditionary Force).

Les hommes n’étaient pas enrôlés comme soldats, mais engagés sous contrat comme ouvriers, qu’ils soient qualifiés ou non. Sous la supervision du gouvernement, Liang créa une société privée chargée de faire office d’agent de recrutement pour la France; les Britanniques préfèrent s’appuyer sur leurs propres réseaux en Chine, notamment aux missionnaires. Les salaires et les horaires de travail étaient plus avantageux chez les Français que chez les Britanniques. En plus, les Français préféraient employer des ouvriers à l’arrière et dans les industries militaires plutôt que sur le front. Par exemple, presque toutes les grues à vapeur d’un port français de la Manche étaient opérées par des grutiers chinois. Le BEF, en revanche, utilisa des milliers de travailleurs chinois à proximité des lignes de front, malgré les promesses faites précédemment qu’ils ne travailleraient pas sous les tirs des ennemis.

Si les emplois étaient pires et les salaires encore plus bas chez les Britanniques, la situation était tout aussi grave en ce qui concerne le racisme. Autrement dit, les Français firent preuve de plus de tolérance et de respect envers les travailleurs chinois, à tel point que beaucoup choisirent de rester en France après la guerre, ayant été plus profondément intégrés dans la société française et certains d’entre eux épousant des Françaises et fondant leur propre famille. Les Britanniques (et les Américains) se montrèrent moins tolérants. Pourtant, ils firent l’éloge des Chinois en tant que groupe - « le recrutement de la main-d’œuvre chinoise a été une grande expérience… [qui] a réussi, les sceptiques devenant des enthousiastes, le travail accompli étant énorme, les disputes et les malentendus se faisant merveilleusement rares », constata avec enthousiasme un rapport britannique. Mais rien ne permet d’affirmer que l’ouvrier du Shandong, qui remplissait des sacs de sable dans la région d’Arras, se sentait personnellement apprécié. Yan Yangchu, un étudiant qui fonda le Chinese Laborers’ Weekly à Paris en 1919, se souvenait du mépris que les Européens manifestaient envers les Chinois, les qualifiant parfois avec moquerie de « cadavres de coolies ».

Railway workers

Cependant, personne ne remet en question l’importance de leur contribution à l’effort de guerre. Ils déchargeaient et chargeaient des cargaisons de navires marchands, reconstruisaient des routes et des lignes de chemin de fer, construisaient des cabanes, aménageaient des terrains d’aviation et réparaient des chars et des pièces d’artillerie. Après la guerre, on leur confia la tâche de nettoyer les débris laissés sur des champs de bataille : enrouler des fils barbelés, combler des tranchées et les trous laissés par des obus, ramasser des munitions et enterrer des corps (malgré la croyance chinoise répandue selon laquelle le contact physique avec un cadavre porte malheur).

Peu importe que ce soit pendant ou après la guerre, ce travail était dangereux. Les unités du CTC furent durement touchées par l’épidémie de grippe, et les ouvriers furent également victimes de toute une série de maladies, de la tuberculose au béribéri. Ils étaient exposés aux bombardements et à l’artillerie ennemie, ainsi qu’aux accidents inévitables qui se produisaient lors de travaux avec des obus non explosés. En mai 1919, après une explosion dans un dépôt de munitions à Bailleul, Yen Tengfeng travailla sans relâche et au péril de sa vie pour empêcher d’autres explosions, et fut décoré pour sa bravoure. Mais au-delà de ces généralités, une grande partie de ce que nous savons de leurs expériences nous est transmise de seconde main. Les officiers français, britanniques et américains avaient beaucoup à dire à ce sujet, et les journalistes aimaient imaginer ce que ces officiers devaient penser. Mais à part quelques membres des troupes chinoises qui savaient lire et écrire, comme Gu, des témoignages oraux de travailleurs chinois sont pratiquement perdus.

Leurs tombes sont toujours là : près de 2 000 en France, sans compter les tombes de centaines d’autres qui moururent en route pour le front ou en revenant. Chacune des pierres tombales porte l’une des trois inscriptions standard suivantes : « Fidèle jusqu’à la mort », « Un noble devoir accompli avec courage » ou « Une bonne réputation dure pour toujours ». Les sculpteurs sur pierre du CLC se portèrent volontaires pour rester en France à l’expiration de leur contrat afin de sculpter des pierres tombales permanentes de victimes. Leur enterrement « s’est fait selon la tradition chinoise et ils ont tous été enterrés dans des cercueils », écrit Gu. « On verse un verre de vin et porte un toast à la terre jaune pour commémorer les âmes qui sont mortes en terre étrangère. »

Bien que les ouvriers chinois se retrouvassent dans un endroit inhabituel à l’autre bout du monde, entourés de personnes et de circonstances qu’ils ne comprenaient pas forcément, leur attitude face à la situation était probablement partagée par tous ceux qui portaient l’uniforme. « Ceux d’entre nous qui vivent en Europe se font du souci jour et nuit… J’ai songé au problème de la possibilité de retourner dans ma patrie en toute sécurité », écrivit Gu. Une fois que je serai retourné sain et sauf, je retrouverai la famille, mes parents et mes amis… C’est ce que chacun d’entre nous désirait… À des millions de kilomètres de là, à un autre endroit, nous ne savons pas quand nous reverrons les rivières et les montagnes de la patrie. »

Ya Chen Ou et Jonathan F. Vance, The University of Western Ontario