American soldiers and sailors in front of the Eiffel Tower

Les États-Unis d'Amérique à la guerre

En 1914, lorsque la guerre est déclarée en Europe, le président Woodrow Wilson annonce que les États-Unis maintiendront une position neutre. Sachant que la nation américaine est largement constituée d’immigrants de première et de deuxième génération provenant des Puissances centrales et des pays alliés, Wilson souhaite éviter que des conflits ne déchirent le pays. Certains Américains ne tiennent cependant pas compte de cette volonté. Des milliers d’entre eux s’engagent comme volontaires pour combattre au sein d’armées étrangères, ou partent outre-mer prêter main forte aux efforts d’aide humanitaire. Les Américains portent généreusement secours aux civils pris dans l’étau de ce conflit, tandis que les banques prêtent charitablement aux Alliés le nécessaire pour qu’ils puissent acheter des États-Unis de la nourriture, des matériaux et des munitions. L’évolution des conflits navals affecte également les États-Unis, notamment lorsque 128 Américains perdent la vie sur le navire de croisière britannique The Lusitania, sous les torpilles d’un sous-marin allemand.

En l’an 1917, la majorité des Américains appuie les forces alliées. Cependant, la population rurale demeure en grande partie opposée à la guerre, étant donné sa méfiance notoire envers Wall Street et ce qu’elle perçoit comme « une guerre menée par les bien-nantis où seuls les pauvres combattent ». Les Germano-Américains et les Américains de souche irlandaise contestent eux aussi l’entrée en guerre des États-Unis, croyant qu’une victoire des Alliés ne servirait qu’à renforcer la position de l’empire britannique. Ainsi, lorsque Wilson demande le 2 avril 1917 au Congrès de déclarer l’état de guerre, une portion significative de la population reste à convaincre. En l’absence d’une menace formelle envers les les États-Unis, pour rallier l’opinion publique, Wilson soutient que le pays doit se défendre contre la montée des hostilités allemandes. Les crimes reprochés à l’Allemagne incluent des actes de sabotage et d’espionnage sur le territoire américain, de même que la reprise d’une guerre sous-marine sans restriction qui met en péril le transport et des vies américaines, ainsi que l’envoi du télégramme Zimmerman (une tentative pusillanime des Allemands visant à inciter le Mexique à attaquer la frontière sud-ouest de son voisin).

Wilson exhorte également la population à avoir foi en la victoire, qui verrait l’inauguration d’un monde plus paisible et juste. L’Amérique, déclare-t-il, « n’a rien contre le peuple allemand », sauf son gouvernement autocratique. Il présente la guerre comme une opération altruiste visant à faire rayonner le mode de vie américain pour instaurer la démocratie dans un monde plus sécuritaire. Au mois de janvier 1918, Wilson élabore plus précisément sa pensée grâce aux Fourteen Points, un document défendant le désarmement, l’autodétermination, le libre-échange et la création d’une Société des Nations pour gérer les conflits internationaux. Wilson n’aboutit pas aux Fourteen Points par sa seule inspiration; il propose une alternative à la nouvelle vision du monde diffusée par la Révolution russe de 1917. Celui-ci envisage l’après-guerre comme un monde où le capitalisme et la démocratie prospèrent, et non un lieu où le communisme a simplement remplacé la monarchie.

Sailors on bus

La reprise d’une guerre sous-marine sans restriction par les Allemands indique qu’ils croient les États-Unis incapables de mobiliser son économie et son armée à temps pour aider significativement le front de l’Ouest. Ce coup de dés échoue. Durant la guerre, le gouvernement américain réussit à enrôler les secteurs manufacturiers et agricoles, recruter des millions d’hommes dans l’armée, concevoir une campagne de propagande qui rallie l’opinion publique et établir un système de convois relativement sécuritaires pour le transport de troupes et de ressources par-delà l’Atlantique. L’exécution diligente de ces mesures, pour éviter tout délai causé par une possible dissension, se fait au prix d’une réduction des libertés civiles. L’Espionage Act of 1917 criminalise l’aide à l’ennemi et les discours d’opposition au recrutement militaire. Le 1918 Sedition Act va encore plus loin en interdisant « tout propos grossier ou déloyal » en lien avec le drapeau, la constitution, le gouvernement ou les forces armées. En parallèle, une vague de violence extralégale envers les Germano-Américains, les pacifistes et les socialistes réduit au silence la critique de la guerre et des objectifs militaires du gouvernement.

Les vies de plusieurs Américains sont également sacrifiées. En 18 mois, l’armée agrandit ses rangs, passant d’environ 300 000 à près de 4,2 millions d’hommes. Ces soldats s’entraînent dans des baraquements surpeuplés, où le froid mordant favorise la prolifération de maladies (dont la grippe espagnole). En 1918, dès l’automne, plus de la moitié des 2 millions de soldats américains déployés outre-mer sont au front. Le nombre élevé de victimes américaines témoigne de leur bravoure, mais les commandants savent bien qu’ils ont envoyé des recrues novices au combat. Dans l’ensemble, les Américains ont combattu avec acharnement pendant 6 mois et 53 000 de leurs hommes ont perdu la vie. De plus, durant le cours de la guerre, 63 000 autres ont péri des suites de l’influenza, pour un total de 200 000 hommes.

Qu’est-ce que ces pertes ont permis aux Américains d’accomplir? Commandées par le général John J. Pershing, les American Expeditionary Forces joignent le combat au printemps 1918, aussitôt que les forces allemandes mettent le cap sur Paris. Au même moment, de grandes batailles américaines sont menées à Cantigny, au bois Belleau et au Château-Thierry, freinant l’avancée des Allemands vers Paris. Par la suite, les Américains rejoignent les Français durant l’été de 1918 pour repousser progressivement les Allemands vers la frontière. À l’automne, les Américains gagnent le contrôle de leur secteur et contribuent à l’assaut final mené simultanément par les Alliés sur l’entièreté du front occidental, grâce aux offensives de Saint-Mihiel (12-15 septembre) et de Meuse-Argonne (26 septembre-11 novembre), conduites sous leur commandement. Les soldats américains combattent et meurent jusqu’à la toute dernière minute du conflit.

Black soldier

L’armistice du 11 novembre 1918 met fin au combat sur le Front de l’Ouest, mais 7 autres mois s’écoulent avant la négociation du traité de Versailles. Les Américains sont fiers d’avoir contribué à la victoire contre l’Allemagne, mais plusieurs d’entre eux déchantent rapidement lorsque les accords de paix ne satisfont pas les attentes élevées suscitées par les discours de Wilson en temps de guerre. Le traité définitif inclut la création d’une Société des Nations, mais la participation des Américains est remise en question. Wilson soutient que les guerres seront choses du passé lorsque la Société s’occupera de la médiation des disputes internationales. Les critiques du Congrès craignent que la Société prenne le contrôle de la politique étrangère des États-Unis, soit en forçant les Américains à se retirer de l’Amérique Centrale, soit en obligeant les troupes américaines à se déployer pour protéger les membres des nations alliées en cas d’attaque. Dans l’impasse, le Sénat rejette le traité et les États-Unis ne deviennent jamais membre de la Société des Nations.

La participation à la Première Guerre mondiale transforme la société américaine de plusieurs façons. Les idéaux de désarmement, de libre-échange, d’autodétermination et de démocratisation proclamés par Wilson vont inspirer la politique étrangère américaine pour les décennies à venir. Durant l’entre-deux-guerres, les Américains développent le sentiment que leur participation à la guerre s’est avérée une erreur. Par conséquent, plusieurs lois sont passées dans les années 30 pour favoriser la neutralité et restreindre le prêt et la vente d’armes aux nations belligérantes. Pourtant, après l’attaque de Pearl Harbor, qui a marqué l’entrée des États-Unis dans la Deuxième Guerre mondiale, le président Franklin D. Roosevelt ranime l’idée que les idéaux de Wilson justifient la lutte. Des échos de la pensée de Wilson résonnent encore lors de la guerre froide, et plus récemment durant la seconde guerre du Golfe.

Son discours a, du même souffle, inspiré bon nombre d’Américains qui militent dans le mouvement des droits civiques visant l’égalité des sexes et raciale. Certaines suffragettes modérées en profitent pour souligner la contribution critique des femmes restées au pays, afin de rallier l’opinion publique à une modification constitutionnelle qui leur donnerait le droit de vote. D’autres, plus radicales, traitent Wilson d’hypocrite et changent de tactique en allant manifester directement au pied des grilles de la Maison-Blanche. Ces deux approches combinées donnent gain de cause aux militantes pour le droit de vote des femmes en 1920 lorsqu’est ratifié le XIXe Amendement. Le mouvement des droits civiques ne vivra pas le même succès, malgré le fait que la guerre aura néanmoins marqué un tournant important. L’engouement européen grandissant pour les marchandises américaines doublé d’une pénurie de main d’œuvre immigrante incitent les usines situées dans les états du Nord à recruter des travailleurs afro-américains du Sud. La grande migration afro-américaine consolide le poids politique des communautés noires du Nord et nourrit un élan débordant de créations afro-américaines dans les domaines littéraires, artistiques et musicaux, durant la Renaissance de Harlem. Le mouvement des droits civiques connaît de plus un regain d’énergie lorsque les soldats afro-américains reviennent au pays après avoir goûté à l’hospitalité du peuple français.

Soldiers with boy

Malheureusement, tous les soldats n’ont pas la même chance. Le gouvernement construit 8 cimetières à l’étranger, en Belgique et en France, dont l’ampleur dément le fait que seulement 30% des victimes de guerre américaines y reposent. Les familles des soldats ont fait la requête dans 70% des cas de rapatrier le corps aux États-Unis pour l’enterrer dans un cimetière privé. La Tombe du Soldat inconnu, érigée en 1921 dans le Cimetière National d’Arlington, aux abords de Washington, D.C., qui contient la dépouille d’un soldat non identifié, se veut une sépulture symbolique pour les 4 500 troupes de la Première Guerre mondiale manquant à l’appel. Aujourd’hui, elle abrite également les dépouilles de soldats inconnus de la Deuxième Guerre mondiale et de la guerre de Corée.

Les vétérans ayant survécu au combat constituent eux aussi le tribut de la guerre. Alors que certains soldats amputés ou blessés souffrent d’un handicap visible, plusieurs années s’écoulent avant que ne se révèlent des problèmes de santé plus insidieux comme la tuberculose et le syndrome de stress post-traumatique. À la suite de nombreux faux-pas, le gouvernement crée un nouveau système d’hôpitaux destinés à prendre en charge les anciens combattants. Même les soldats ressortis indemnes de la guerre ont de la difficulté à réintégrer la vie civile. Bon nombre d’entre eux sont revenus à la maison croyant fermement que le service militaire leur assurerait de meilleurs emplois et une stabilité financière certaine. La réalité est toute autre et la nouvelle organisation American Legion exerce des pressions sur le gouvernement, qui finit par accorder à tous les vétérans des obligations d’une valeur d’environ 1 200$, rachetables 20 ans plus tard. En 1932, au plus fort de la Grande Dépression, des manifestations de vétérans déferlent sur Washington, D.C. Ceux-ci exigent du gouvernement le paiement hâtif des obligations. La hantise des difficultés vécues par les vétérans de la Première Guerre mondiale et le désir d’éviter une autre Bonus Army a donné lieu à la création du GI Bill of Rights, qui accorde aux vétérans de la Deuxième Guerre mondiale un éventail complet d’avantages sociaux. Dans l’ensemble, les apprentissages issus de la Première Guerre mondiale ont façonné la manière dont les Américains enterrent et honorent leur héros de guerre, de même que leur traitement des anciens combattants pendant tout le siècle.