La Pologne et la Première Guerre mondiale

Avant la guerre de 1914-1918, le territoire de la Pologne, patrie du peuple polonais, n’était pas reconnu par ses voisins depuis la fin du XVIIIe siècle. La Russie, l’Autriche et la Prusse, les pays beaucoup plus puissants que la Pologne s’étaient partagé son territoire entre elles lors des trois partages de la Pologne.

Le mouvement pour l’indépendance

Mais la nation polonaise, poussée par l’idée d’une patrie libre, prit les armes pour conquérir son indépendance. Les légions polonaises servant dans la Grande Armée de Napoléon furent les premières à tenter leur chance. Par la suite, au début du XIXe siècle, fut créée l’armée du duché de Varsovie. Sans réussir et malgré une situation internationale changeante, les Polonais poursuivirent leur combat. Tout au long du XIXe siècle, des soulèvements polonais contre les envahisseurs éclatèrent dans différentes parties du pays. L’Insurrection de Novembre des années 1830-1831 et le l’Insurrection de Janvier de 1863-1864 furent les plus importants. Malheureusement, tous deux se soldèrent par un échec, les forces extrêmement disproportionnées déployées contre eux en étant la cause principale. Les unités d’insurgés polonaises ne parvenaient pas à vaincre les grandes armées régulières, et, dans leur lutte pour l’indépendance, les Polonais restaient privés d’alliés sur la scène internationale.

Le début du XXe siècle vit un regain des aspirations nationales polonaises ainsi qu’une montée des tensions entre les envahisseurs : Autriche, Russie et Allemagne. Dans les nouvelles alliances politiques et militaires, la Russie se rangea dans le camp de la Triple-Entente, aux côtés de la France et de l’Angleterre. L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie se rallièrent au camp opposé. Pour les Polonais, ce fut une période de débats et de choix difficiles : dans la nouvelle donne politique, comment agir et avec qui s’allier pour forger une patrie indépendante? La réflexion politique polonaise fut dominée par deux tendances opposées : un accord avec la Russie ou une alliance avec l’Autriche-Hongrie. Dans les deux cas, on espérait qu’une alliance dans une guerre à venir aboutirait à la liberté et à l’indépendance.

Le début du XXe siècle

Les Polonais étaient conscients qu’en cas de guerre entre les deux grandes alliances, ils auraient besoin de leur propre force militaire qui leur permettrait de se battre pour l’indépendance.  Au début du XXe siècle, des groupes et des organisations paramilitaires commencèrent à se former dans le but d’effectuer des exercices militaires. Pour des raisons politiques, ces groupes furent créés principalement dans la région contrôlée par l’Autriche. En 1908, à l’initiative de Kazimierz Sosnkowski fut fondée l’Association de lutte active [Związek Walki Czynnej ou ZWC]. Il s’agissait d’une organisation militaire secrète sous le commandement de Józef Piłsudski. Au début de la Première Guerre mondiale, elle comptait plus de 7 000 membres dans les unités basées sur les trois territoires annexés de la Pologne, où ils organisèrent des cours d’instruction militaire secrets. Dans les années qui suivirent, d’autres organisations paramilitaires sous le commandement de l’Association de lutte active ou en coopération avec cette dernière furent créées : l’Association des fusiliers et l’Association sportive « Strzelec » (Związek Strzelecki ou ZS i Towarzystwo Sportowe « Strzelec ») comptant plus de 8 000 membres, et les équipes de tir polonaises (Polskie Drużyny Strzeleckie) composées d’environ 6 000 membres. Ils étaient vêtus d’uniformes gris et de capotes. Au cours des six premiers mois de 1914, ces associations comptaient déjà plus de 12 000 membres.

Soldier band with instruments

L’éclatement de la guerre

En 1914, au début de la guerre, malgré des craintes bien réelles, l’idée de pouvoir accéder finalement à l’indépendance suscita l’espoir des milliers de Polonais.  La Pologne s’efforça de former des contingents nationaux au sein des deux alliances de guerre : la Triple-Entente et la Triplice. Des légions polonaises de l’armée austro-hongroise affrontèrent les troupes russes. Ces contingents polonais se composaient généralement de membres des associations de tir, de gymnastique et de scoutisme. Au milieu de l’année 1915, plus de 25 000 soldats des Légions polonaises avaient fait leur service dans l’armée austro-hongroise, le commandant de la 1re brigade, Józef Piłsudski, jouant un rôle important.

Cependant, en 1917, les légionnaires polonais reçurent l’ordre de faire allégeance à l’empereur allemand Guillaume II et de jurer de s’unir dans la fraternité d’armes avec les troupes allemandes et austro-hongroises jusqu’à la fin de la guerre. Mais suivant les conseils de J. Piłsudski, le gros des 1re et 3e brigades des légions polonaises refusèrent de prêter serment. Cela provoqua une crise majeure. Ces soldats polonais furent internés, ou bien leurs unités furent divisées et incorporées directement dans l’armée austro-hongroise. D’autres légionnaires formèrent le Corps auxiliaire polonais (« Polski Korpus Posiłkowy ») sous commandement allemand qui, en janvier 1918, comptait plus de 7 000 hommes.

Józef Piłsudski croyait que la véritable indépendance de la Pologne ne pouvait pas être acquise dans une alliance avec l’Autriche-Hongrie, et encore moins avec l’Allemagne. D’où la création, en août 1914, de l’Organisation militaire polonaise (« Polska Organizacja Wojskowa » ou « POW »). Il s’agissait d’un groupe secret dont les activités de renseignement et les opérations de subversion furent initialement dirigées contre la Russie. Mais en 1917, après la « crise du serment » et lorsqu’il n’y eut plus de troupes russes sur les territoires polonais, la POW passa à l’action contre leurs deux autres envahisseurs : Autriche-Hongrie et Allemagne. En octobre 1918, les rangs de la POW comptaient près de 30 000 hommes. En novembre 1918, ils se mirent à désarmer les troupes allemandes. La POW et les légionnaires constituèrent la base de la nouvelle armée polonaise dans un pays en pleine renaissance.

Entre-temps, sur l’autre front, des légions polonaises se formèrent au sein des armées de la Triple-Entente. Le Comité national polonais, dirigé par Roman Dmowski, joua un rôle de premier plan. En 1914, la Première Légion polonaise fut formée en Russie (environ 1 000 soldats) et l’année suivante, une Deuxième Légion polonaise de taille à peu près identique. Finalement, en raison de l’attitude défavorable des autorités russes à leur égard, les légions furent démantelées et les légionnaires restants furent incorporés dans la Brigade des fusiliers polonais (environ 4 000 soldats), transformée par la suite en Division des fusiliers polonais dont les effectifs atteignirent, avec le temps, le nombre d’environ 29 000 soldats.

Toute tentative de créer des divisions polonaises plus importantes fut rejetée par les autorités tsaristes. La situation ne changea qu’en 1917, après la révolution de février, lorsque le tsar fut détrôné et que le gouvernement intérimaire russe qui venait d’être formé accepta la création du Premier Corps polonais. Il fut placé sous le commandement du général Józef Dowbor-Muśnicki. Le Premier Corps polonais avait un effectif de 29 000 soldats qui se bâtirent avec acharnement contre les bolcheviks.

Three wounded soldiers

Alors que la Première Guerre mondiale se prolongeait, les troupes allemandes qui avaient pénétré dans les zones russes décidèrent de désarmer les soldats du Premier Corps polonais et d’envoyer la plupart d’entre eux à Varsovie. Par conséquent, de retour au pays à l’automne 1918, ces soldats participèrent à la création de la nouvelle armée polonaise. Les soldats du Deuxième Corps polonais subirent le même sort lorsque les Allemands leur demandèrent de rendre les armes. Le Corps polonais refusa, une bataille d’une journée s’ensuivit, et les forces allemandes finirent par vaincre les Polonais, ces derniers ayant épuisé leurs munitions. Le 3e Corps polonais d’environ 3 000 hommes créé en décembre 1917 et stationné en Russie dut se rendre au milieu de l’année 1918 lorsqu’il fut encerclé par des divisions autrichiennes.

Des contingents polonais furent créés non seulement au sein des armées de la Russie et de l’Autriche-Hongrie, mais aussi en France. En août 1914, des volontaires polonais tentèrent de créer une légion militaire polonaise au sein de l’armée française. Mais sous la pression de la Russie, le gouvernement français ne donna pas son accord. Les volontaires polonais furent alors incorporés dans la Légion étrangère française, comprenant déjà deux compagnies polonaises d’environ 500 soldats. Cependant, après avoir subi de lourdes pertes au cours des combats de 1914-1915, les troupes furent dissoutes. Par la suite, les initiatives visant à établir de nouvelles unités militaires polonaises en France furent rejetées par le gouvernement français, qui traitait la « question polonaise » comme faisant partie des affaires intérieures de la Russie, son allié.

Il fallut attendre 1917, après que la révolution russe eut changé la situation, pour obtenir l’autorisation du gouvernement français de former un contingent polonais sur son territoire. Elle fut appelée « l’armée Haller », du nom de son commandant, le général Jozef Haller, ou « l’Armée bleue », en référence à la couleur des uniformes bleus français.  « L’armée Haller » fut officiellement jointe aux forces de la Triple-Entente. Ses effectifs s’élevaient à près de 70 000 soldats, parmi lesquels on comptait des volontaires polonais servant dans l’armée française, des troupes russo-polonaises en France, des prisonniers de guerre polonais des armées allemande et austro-hongroise, ainsi que des immigrants venus de la France, des États-Unis, du Canada et du Brésil.

Les volontaires polonais au Canada

Près d’un tiers de l’armée Haller (plus de 20 000 soldats) furent des volontaires venus de l’Amérique du Nord. Leur camp d’entraînement, « Tadeusz Kosciuszko Polish Army Training Camp », fut basé dans la ville canadienne de Niagara-on-the-Lake, où se trouve aujourd’hui un cimetière qui abrite les tombes de vingt-cinq volontaires polonais.

L’Armée polonaise en France comprenait non seulement des troupes créées sur les berges de la Seine, mais aussi deux divisions polonaises formées en Russie révolutionnaire. Il s’agissait de la 4e division des fusiliers polonais du sud de la Russie, comptant environ 3 000 soldats, et de la 5e division de fusiliers polonais de l’est de la Russie et de la Sibérie, d’environ 16 000 soldats. Tous deux combattirent les bolcheviks et tentèrent de retourner en Pologne.

Five soldiers in a cart

Indépendance de la Pologne

En novembre 1918, après avoir été sous la domination d’autres États pendant 123 ans, la Pologne a finalement reconquis son indépendance, au prix du sang et des sacrifices des Polonais combattant sur tous les fronts de la Grande Guerre.

La Première Guerre mondiale fut une période particulièrement dramatique pour la société polonaise. Il apporta non seulement la mort et la destruction, mais il força également de nombreux Polonais à se livrer à des combats fratricides. Officiellement, les Polonais étaient des citoyens allemands, austro-hongrois ou russes, d’où leur conscription obligatoire dans ces pays. Cela signifiait que les Polonais, vêtus de l’uniforme de nations étrangères, se trouvaient souvent de part et d’autre des lignes de front pour combattre leurs compatriotes. Sur les fronts de l’Ouest et de l’Est, des Polonais qui composaient en majorité des unités militaires pouvaient entendre des conversations en polonais venant des tranchées opposées.

Au total, 3,4 millions de Polonais furent enrôlés dans les armées des trois puissances participant au partage de la Pologne (Allemagne, Autriche-Hongrie et la Russie), parmi lesquels environ :

  • 1,4 million de personnes étaient dans l’armée austro-hongroise;
  • 780 000 étaient dans l’armée allemande;
  • 1,2 million de personnes étaient dans l’armée russe.

Près de 1,5 million de Polonais périrent pendant la guerre, et environ 900 000 ont été blessés.

Pour l’État polonais qui venait de renaître, le 11 novembre 1918 ne marqua pas la fin des opérations militaires, mais entraîna leur intensification. Les combats pour délimiter les frontières reprirent et une nouvelle menace vint de l’Est : l’Armée rouge. Le but des communistes fut de détruire l’État polonais ressuscité et d’exporter la révolution à coups de fusils et de baïonnettes. Exténuée par la guerre de quatre ans, la société polonaise dut reprendre les armes. En 1920, une bataille eut lieu, que lord Edgar Vincent D’Abernon qualifia de « dix-huitième bataille décisive du monde ». Lors de la bataille de Varsovie en août 1920, la progression de l’Armée rouge fut arrêtée et repoussée par l’Armée polonaise. Ainsi, non seulement la Pologne, mais peut-être aussi l’Europe occidentale, furent-elles préservées de la révolution communiste russe. Mais cette victoire aura été obtenue au prix d’un immense sacrifice de sang. Entre février 1918 et octobre 1920, environ 60 000 soldats polonais trouvèrent la mort dans ce que l’on appela la guerre polono-soviétique.

Le Bureau de l’histoire militaire de la Pologne