La Roumanie et la Première Guerre mondiale

Prélude

Le 28 juillet 1914, l’Empire austro-hongrois déclarait la guerre à la Serbie, déclenchant une série d’événements qui ont rapidement mené à l’éclatement d’une guerre mondiale. À l’été 1914, la Roumanie fait partie de la Triple Alliance, résultat d’un traité secret conclu le 30 octobre 1883 avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. Les termes du traité comprenaient un accord selon lequel la Roumanie entrerait en guerre si l’Autriche-Hongrie était attaquée. La Roumanie considérait le traité comme sa meilleure option pour garantir sa défense contre la Russie.

Pour éviter une éventuelle réaction négative de l’opinion publique, le traité n’était connu que du roi Carol I de Roumanie, du premier ministre Ion I.C. Brătianu et d’un petit groupe d’alliés politiques. L’opinion publique s’opposait à tout rapprochement avec l’Autriche-Hongrie en raison des discriminations subies par la population roumaine en Transylvanie, qui fait alors partie de l’Empire austro-hongrois. En outre, la majorité de la classe politique et de l’opinion publique ressentait une affinité particulière pour les puissances occidentales, et pour la France en particulier, ce qui explique également le secret qui entourait le traité.

Conformément aux termes de l’alliance, chaque signataire s’engageait à soutenir les autres, mutuellement, en cas d’attaque. Le traité ne prévoyant rien concernant une agression initiée par l’une de ses parties, ses clauses n’étaient pas valables dans le cas de l’attaque de l’Autriche-Hongrie contre la Serbie en 1914. De ce fait, la Roumanie n’était pas obligée d’attaquer la Serbie ou tout autre État que l’Allemagne ou l’Autriche-Hongrie auraient pu envisager d’attaquer à la veille de la Première Guerre mondiale.

Au début de la guerre de 1914, les Forces de l’Entente (la France, le Royaume-Uni, la Russie et plus tard l’Italie, le Japon et les États-Unis, collectivement aussi appelés les Alliés) souhaitaient rallier la Roumanie à leur cause, notamment en raison de la position stratégique du pays et des ressources naturelles et humaines dont il disposait. La visite en Roumanie du tsar Nicolas II et du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Sazonov, au début du mois de juin 1914, a marqué le rapprochement avec les Alliés à un moment où l’Autriche-Hongrie tentait de regagner la sympathie de la Roumanie après un éloignement provoqué par la politique systématique de persécution et de dénationalisation appliquée aux Roumains vivant sur les territoires de l’Autriche-Hongrie.

Décisions prises à l’aube de la guerre

Le 3 août 1914, le Conseil de la Couronne de Roumanie est convoqué pour décider de l’orientation future de la Roumanie dans la guerre. À cette occasion, le roi Carol I présente le texte du traité austro-roumain de 1883, jusque-là tenu secret, et affirme que la Roumanie doit soutenir les empires centraux et respecter les engagements pris dans le cadre du traité. Quoique le soutien à une alliance avec les empires centraux est limité, les partisans de cette alliance craignent les conséquences d’une victoire russe sur l’existence de l’État roumain. On pensait qu’une victoire des Alliés pourrait mener à un contrôle russe sur les détroits de la mer Noire, ce qui équivaudrait, pour la Roumanie, à la perte de son indépendance. En outre, ils voient dans une alliance avec les empires centraux une chance de libérer la Bessarabie de la domination russe.

La position du roi n’est cependant pas partagée par la majorité des Roumains. La classe politique et l’opinion publique soutiennent majoritairement les Alliés. L’objectif fondamental du soutien aux Forces de l’Entente était la libération des Roumains de la domination austro-hongroise en Transylvanie, au Banat et en Bucovine. L’unité nationale roumaine est devenue la cause mobilisatrice qui a marqué l’orientation générale de la classe politique et de l’opinion publique dans le contexte du déclenchement des hostilités.

Finalement, la majorité des membres du Conseil se prononce en faveur de la neutralité, tout en prenant toutes les mesures nécessaires pour défendre les frontières de la Roumanie. La décision de rester neutre a été un coup dur pour les empires centraux, qui espéraient que la participation de la Roumanie permettrait d’étendre le front de l’Est, accroissant ainsi la pression sur la Russie tout en garantissant l’approvisionnement en céréales et en pétrole nécessaires à l’effort de guerre allemand. Pour la Russie, la décision de la Roumanie de rester neutre entrave le projet de lancer une offensive en Transylvanie avec l’armée roumaine, aidant ainsi la Serbie. Les Russes pensaient que l’engagement militaire précoce de la Roumanie aurait pu changer de manière significative la configuration de la guerre dans les Balkans en faveur des Forces de l’Entente.

Soldiers with artillery

Les Roumains dans l’Empire austro-hongrois

Les Roumains qui résidaient dans les provinces de l’Empire austro-hongrois, ainsi que ceux de Bessarabie, participent à la guerre dès le début, en 1914, étant enrôlés par les armées impériales austro-hongroise et russe. Les autorités d’Autriche-Hongrie tentent de s’assurer de la loyauté des Roumains qui vivent sur leurs territoires par l’entremise de diverses concessions, mais certains Roumains se rendent néanmoins en Roumanie pour s’enrôler dans l’armée roumaine. Pendant la guerre, les prisonniers roumains de Transylvanie et de Bucovine capturés par les armées russes, françaises et italiennes formeront plus tard un corps de volontaires, et certains seront intégrés dans l’armée roumaine proprement dite ― ceux de Russie par exemple.

Les années de neutralité, 1914-1915

Tout au long des années 1914 et 1915, le Parti national libéral, sous la direction de Brătianu, se prépare à entrer en guerre en négociant avec les représentants des Alliés et en complétant les stocks d’armes et de munitions par des importations en provenance de France et d’Italie. Le report de l’entrée dans le conflit résulte à la fois du besoin d’obtenir des conditions plus favorables et de l’insuffisance de la formation et de l’équipement de l’armée.

Le 28 septembre 1914, la Roumanie signe un accord secret avec l’Italie garantissant que les pays ne mettraient fin à leur neutralité que par l’entremise d’une consultation mutuelle. L’accord vise à protéger les intérêts nationaux de chaque pays contre les grandes puissances, en particulier l’Empire austro-hongrois. Le 1er octobre 1914, un autre accord est conclu à Petrograd par lequel la Russie, en échange d’une neutralité bienveillante, reconnaît les droits de la Roumanie sur les provinces d’Autriche-Hongrie à majorité roumaine.

Au cours des deux premières années de la guerre, des représentants diplomatiques des Alliés et des empires centraux interviennent dans l’espoir d’influencer la décision de la Roumanie quant à son engagement en temps de guerre. Ion I.C. Brătianu, bien que partisan d’une alliance avec les Forces de l’Entente, repousse toute décision définitive jusqu’à ce que la France, le Royaume-Uni, la Russie et l’Italie promettent de satisfaire pleinement les demandes de la Roumanie concernant les conditions de leur engagement et les territoires qu’ils pourraient réclamer à l’Autriche-Hongrie. Les négociations avec la France et la Russie évoluent en fonction de la situation sur les fronts occidental et oriental. Par exemple, ce n’est que lorsque les combats prolongés à Verdun contraignent la France à chercher des moyens d’affaiblir la pression allemande que les Alliés acceptent pleinement les conditions de la Roumanie. La situation est compliquée davantage par l’adhésion de la Bulgarie aux empires centraux le 11 octobre 1915, qui bloque la voie d’approvisionnement la plus facile vers la Roumanie. Cela entraîne des retards dans le programme de dotation de l’armée roumaine.

Le traité de Bucarest, 1916

Le 17 août 1916, le traité de Bucarest et la convention militaire entre la Roumanie et les Forces de l’Entente sont secrètement signés à Bucarest. Le traité stipule que l’offensive principale de l’armée roumaine doit être menée en Transylvanie contre l’Autriche-Hongrie. L’accord prévoit également la fourniture d’une aide substantielle, de munitions et de matériel de guerre à la Roumanie et la reconnaissance, à la fin de la guerre, des droits de la Roumanie sur les provinces de l’Empire austro-hongrois habitées par des Roumains de souche, c’est-à-dire la réalisation de l’unité nationale roumaine. Le 27 août 1916, le Conseil de la Couronne de Roumanie approuve le traité et la convention. Le roi Ferdinand I, qui avait succédé au roi Carol I décédé en octobre 1914, conformément à l’intérêt national de la Roumanie, n’hésite pas à accepter les termes du traité et de la convention, malgré le fait qu’il était lui-même membre de la dynastie allemande des Hohenzollern. La reine Marie de Roumanie joue également un rôle important dans l’orientation de la Roumanie vers les Alliés, car elle était liée par des relations familiales étroites avec les maisons royales de Grande-Bretagne et de Russie.

Soldiers with rifles and musical instruments

Les campagnes d’été et d’automne 1916

Dans la nuit du 27 août 1916, la déclaration de guerre de la Roumanie est présentée à Vienne et, quelques heures plus tard, selon le plan « Hypothèse Z », des offensives sont lancées dans dix-sept directions à travers les cols des Carpates méridionales et orientales. La 1re Armée, la 2e Armée et l’Armée du Nord, commandées par le Général Ioan Culcer, le général Alexandru Averescu et le général Constantin Prezan, respectivement ― s’engagent sur le front de Transylvanie avec 420 000 soldats. La défense du front sud est assurée par 140 000 soldats de la 3e Armée, commandée par le général Mihail Aslan. Alors que la convention militaire signée par la Roumanie prévoyait le lancement simultané d’une offensive franco-anglaise sur le front de Thessalonique (Macédoine), celle-ci n’a pas lieu. En outre, la Russie envoie moins de troupes que prévu sur le front de Dobrogée (Bulgarie), choisissant plutôt de concentrer son attention sur la prise de la Bucovine lors d’une offensive menée par le général russe Brusilov.

Au cours des trois premières semaines de la participation de la Roumanie à la Première Guerre mondiale, les 1re, 2e et 3e Armées progressent rapidement en Transylvanie, profitant de la réduction des forces austro-hongroises. Cependant, l’avancée roumaine vers la ligne Mureș, une position plus facile à défendre, est stoppée en raison de la grave défaite subie lors de la bataille de Turtucaia, le 6 septembre 1916. Les forces allemandes et bulgares, commandées par le maréchal August von Mackensen, avancent ensuite en Dobrogée, mais sont arrêtées sur l’alignement Rasova-Cobadin-Topraisar le 21 septembre 1916. L’offensive roumaine en Transylvanie prend fin le 1er octobre 1916, après la bataille de Sibiu. La 9e Armée allemande, commandée par le général Erich von Falkenhayn, parvient à reprendre le contrôle de l’entrée des gorges d’Olt. Le général roumain Averescu échoue dans sa tentative d’encercler les forces bulgaro-allemandes au sud du Danube en même temps qu’une offensive russe au sud de la Dobrogée ― la manœuvre Flămanda, 5 octobre 1916.

Les défaites de 1916 et l’occupation de Bucarest

Les modifications du plan qui réorientent l’effort principal vers le Front sud entraînent la perte de territoires précédemment gagnés dans le sud de la Transylvanie. Alors que les cols de Jiu, Rucăr-Bran, Predeal, Buzău et Oituz ont été défendus avec beaucoup d’efforts tout au long des mois d’octobre et de novembre 1916, la pression intense exercée par les forces ennemies au nord et au sud entraîne le retrait des troupes roumaines de ces cols et le repli vers l’est de la 2e Armée.  Entre le 29 novembre et le 3 décembre 1916, un plan est organisé pour tenter d’encercler la 217e Division allemande qui s’approche de Bucarest. Le plan échoue cependant lorsque l’ennemi en prend connaissance et réussit à contrecarrer les manœuvres du groupe commandé par le général Constantin Prezan lors de la bataille de Neajlov-Argeş.

L’occupation de la capitale roumaine, Bucarest, commence donc le 6 décembre 1916. Le 14 décembre, les empires centraux installent une administration militaire dans les régions de Roumanie qu’ils occupaient. Les restes de la 2e Armée poursuivent leur retraite vers la vallée de la Basse-Siret, où, au début du mois de janvier 1917, le front se stabilise. C’est alors que les dernières forces russo-roumaines se retirent de la Dobrogée.

La défaite de l’armée roumaine en 1916 est causée par des facteurs internes et externes. Sur le plan interne, la campagne avait commencé avec un plan irréaliste, des armements insuffisants et une direction militaire incompétente. La longueur du front nord a exacerbé ces problèmes. Sur le plan extérieur, l’armée roumaine est confrontée à un ennemi de puissance supérieure, tandis que la coopération des Alliés s’avère insuffisante. Les pertes roumaines s’élèvent à plus de 100 000 morts et environ 50 000 blessés. Environ 100 000 soldats sont faits prisonniers ou restent dans les territoires occupés.

La reconstruction de l’armée roumaine

L’État roumain continue d’exister avec toutes ses institutions en Moldavie, un territoire qui représente environ un quart de la Roumanie. Avant de se retirer officiellement de Bucarest, le gouvernement s’installe le 3 décembre 1916 à Iasi. Ce qui reste de l’armée roumaine se retire en Moldavie, avec de nombreux réfugiés civils. La circulation des personnes et des matériaux est difficile en raison des combats et de l’insuffisance des moyens de transport. Une pénurie alimentaire et une épidémie de typhus aggravent la situation des réfugiés militaires et civils.

Au cours de cette période, l’armée roumaine est réorganisée. Les instructeurs de la mission militaire française, commandée par le général Henri Mathias Berthelot, qui est arrivé en Roumanie en octobre 1916, jouent un rôle décisif. Au cours de l’hiver 1916-1917, le front est stabilisé par le déploiement d’importantes forces russes : environ un million de soldats. Compte tenu des défis logistiques, le général russe Vasili Iosifovich Gurko propose de déplacer l’armée roumaine en territoire russe, où elle pourrait être mieux réorganisée et restaurée. Cette approche échoue lorsque le général Berthelot refuse d’accepter tout déploiement de l’armée roumaine en dehors de son territoire national.

Deux corps d’armée sont formés avec quinze divisions d’infanterie et deux divisions de cavalerie, auxquelles s’ajoutent quinze régiments d’artillerie de campagne et quinze régiments d’obusiers. La force est composée de 460 000 soldats, moins nombreux qu’au début de la guerre, mais mieux entraînés et mieux équipés en armes et en munitions. Le 16 avril 1917, le gouvernement provisoire russe approuve la création d’un corps de volontaires composé de prisonniers roumains qui ont servi dans l’armée austro-hongroise. Les deux premiers bataillons de volontaires arrivent en Roumanie le 9 juin 1917. Cependant, la situation révolutionnaire en Russie crée des difficultés pour l’approvisionnement en armes et en munitions en provenance de France et du Royaume-Uni, car celles-ci étaient acheminées par le port d’Arkhangelsk, en Russie. Par ailleurs, l’anarchie qui commençait à se manifester parmi les militaires russes en Roumanie représentait un risque pour l’État roumain. Malgré ces difficultés, en juillet 1917, l’armée roumaine est de nouveau prête à combattre aux côtés des forces russes stationnées sur le territoire de la Moldavie.

Le 12 juin 1917, les commandants roumains et russes conviennent d’un plan d’offensive pour la 2e Armée. Du 24 juillet au 1er août 1917, à Mărăşti, une percée est réalisée sur une profondeur de 20 kilomètres. L’offensive est néanmoins interrompue en raison d’une défaite russe sur le front galicien qui, à son tour, crée une ouverture dangereuse sur le front roumain. Lors de la bataille d’Oituz, du 8 au 22 août 1917, la tentative allemande et austro-hongroise de percer les lignes roumaines pour atteindre l’importante route d’accès à la Moldavie est repoussée, bloquant ainsi leur projet de rejoindre les troupes opérant dans la région du Bas-Siret, où se déroulait la bataille de Mărăşeşti. La force offensive de l’Allemagne se heurte à une défense tenace qui parvient à tenir le front de la vallée de la Basse-Siret. Les victoires remportées à Mărăşti, Mărăşeşti et Oituz démontrent que, suite à la reconstruction des mois précédents, l’armée roumaine est de nouveau capable de se battre efficacement. Le plan des empires centraux, qui consistait à occuper ce qui restait de la Roumanie, puis à avancer dans le sud de l’Ukraine, échoue donc.

Ambulances by building

L’armistice et le traité de paix de Bucarest

Malgré les victoires de l’été 1917, la Roumanie est confrontée à une situation difficile due au comportement des troupes russes sur son territoire. Nombre de ces troupes étaient en état d’anarchie et sensibles aux idées communistes. Du point de vue des Alliés, les Russes étaient devenus des adversaires, menaçant la sécurité intérieure de la Roumanie. La situation s’aggrave de nouveau après la prise du pouvoir par les bolcheviks le 7 novembre 1917, de sorte que le nouveau gouvernement russe de Petrograd décide de préparer un armistice avec les empires centraux : le traité de Brest-Litovsk.  La signature du traité laisse la Roumanie avec peu d’options et sans soutien de la part de ses alliés, la forçant à accepter les termes de l’armistice de Focşani le 9 décembre 1917. Dans les semaines qui suivent et tout au long du mois de janvier 1918, les troupes russes bolcheviques qui pillaient et détruisaient sur le territoire sont désarmées et évacuées.

Malgré la convention d’armistice, l’état de belligérance de la Roumanie avec les empires centraux est en suspens, tout simplement. Le 6 février 1918, ils reçoivent un ultimatum pour amorcer des négociations de paix. La tâche de négocier avec les empires centraux incombe au nouveau gouvernement dirigé par le général Averescu. Lorsque la Russie et les empires centraux signent le traité de Brest-Litovsk le 3 mars 1918, la Roumanie se retrouve isolée des Alliés. Un traité de paix préliminaire entre la Roumanie et les empires centraux est signé à Buftea le 5 mars 1918, et le nouveau premier ministre roumain, Alexandru Marghiloman, en signe une version finale à Bucarest le 7 mai 1918, appelée le traité de Bucarest. Ce traité, qui reconnaît l’union de la Roumanie avec la Bessarabie, cède la Dobrogée à la Bulgarie, étend le territoire de l’Autriche-Hongrie sur une bande le long des montagnes roumaines, réduit l’armée roumaine à quatre divisions par l’entremise de la démobilisation, et permet à l’Allemagne de contrôler la production de pétrole de la Roumanie, son commerce de céréales ainsi que d’autres exportations, lui donnant également le contrôle de la navigation sur le Danube. Le traité de Bucarest, bien que signé par le premier ministre roumain et ratifié par la Chambre des députés et le Sénat roumains au cours de l’été 1918, n’a jamais été signé ni promulgué par le roi Ferdinand I.

La nouvelle mobilisation et la reprise de la guerre par la Roumanie en 1918

Bien qu’une grande partie de l’armée ait été démobilisée en raison du traité de Bucarest, l’état-major général de l’armée, commandé par le général Constantin Christescu, prépare les divisions restantes à une reprise du combat en planifiant une nouvelle mobilisation. Les changements radicaux survenus dans la guerre après les percées de l’armée d’Orient sur le front des Balkans en septembre 1918 créent effectivement des conditions favorables au retour de la Roumanie du côté des Alliés. Le réengagement avait également été demandé par la France, qui envoie un message en ce sens à Iași le 16 octobre 1918. L’Armée de l’Est atteint le Danube le 8 novembre 1918. Le gouvernement roumain dirigé par le général Constantin Coandă lance alors un ultimatum aux troupes qui occupent la Roumanie pour qu’elles quittent le pays. La nouvelle mobilisation est décrétée par le roi Ferdinand I le 9 novembre 1918. La Roumanie relance ainsi sa guerre avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie deux jours avant la signature de l’armistice du 11 novembre à Rethondes-Compiègne.

Les dernières négociations de paix

La Roumanie n’est pas invitée à la convention militaire de Belgrade du 11 novembre 1918, où étaient tracées les lignes de démarcation selon lesquelles la moitié de la Transylvanie resterait en territoire hongrois, contrairement aux promesses faites dans le traité d’août 1916 entre la Roumanie et les Alliés. Après l’évacuation des empires centraux du territoire qu’ils avaient occupé, l’armée roumaine avance en Transylvanie et dans le Banat, mais seulement jusqu’à la rivière Mureş, comme le prévoyait la convention de Belgrade.

Ce n’est qu’après le 1er décembre 1918 que la Grande Assemblée nationale d’Alba Iulia décide que la Transylvanie, le Banat, la Crișana et le Maramureş seraient rattachés à la Roumanie. Le 15 décembre 1918, le Grand Quartier Général ordonne la traversée de la rivière Mureş, action approuvée par le commandement allié le 4 janvier 1919. Le 24 décembre 1918, le Commandement des troupes de Transylvanie est créé, menant à des opérations contre la République soviétique de Hongrie en 1919.

C’est ainsi que la participation de la Roumanie à la Première Guerre mondiale prend fin. Après la paix forcée avec les empires centraux en 1917, le pays revient à son alliance avec les Forces de l’Entente. Les territoires d’Autriche-Hongrie, pour lesquels l’armée roumaine était entrée en guerre en août 1916, sont rattachés à la Roumanie par l’assemblée d’Alba Iulia et par le Congrès général de Bucovine le 28 novembre 1918. L’union est fondée sur la décision démocratique librement exprimée par la population, conformément aux principes d’autodétermination proclamés par le président américain Woodrow Wilson dans ses Quatorze Points. Au cours de l’année 1919, l’armée roumaine mène une série de campagnes militaires, tant à l’est qu’à l’ouest, non seulement pour sauvegarder les décisions de l’union, mais aussi pour contrer le danger bolchevique en Europe centrale.

Soldier on stretcher

1er décembre 1918 : Un moment symbolique pour l’unification de la Roumanie

L’événement historique le plus important pour les Roumains est lié à la ville d’Alba Iulia, où se décide l’union de toutes les provinces roumaines historiques au-delà des montagnes avec le Royaume de Roumanie. Cette belle ville de Transylvanie est témoin de la réalisation du souhait séculaire de la nation roumaine : l’union de tous les Roumains.

Par l’entremise des assemblées plébiscitaires de Chișinău le 9 avril 1918, de Cernăuți le 28 novembre 1918 et d’Alba Iulia le 1er décembre 1918, l’unification de la Roumanie est décidée par des structures politiques nouvellement formées, par le vote libre des représentants des populations roumaines majoritaires et par celui des minorités nationales. L’assemblée d’Alba Iulia du 1er décembre 1918 représente l’acte final de l’unification nationale.  Alba Iulia reste, dans la conscience historique et la mentalité collective des Roumains, la ville symbolique de l’État et de l’unité nationale de la Roumanie.

Joseph Whiteside Boyle et l’étonnante amitié roumano-canadienne

Une histoire roumaine moins connue de la Grande Guerre est celle de l’officier canadien Joseph Whiteside Boyle (1867-1923). Courageux et doté d’un sens aigu du devoir, le colonel Boyle est devenu un nom connu dans l’environnement politique et militaire roumain.

Après avoir été conseiller britannique sur les chemins de fer russes, Boyle arrive en Roumanie en février 1918, chargé d’un certain nombre de missions spéciales par le gouvernement roumain. En avril 1918, à Odessa, il coordonne la libération d’otages roumains de haut rang, qui avaient été faits prisonniers par les autorités bolcheviques. Grâce à sa médiation en 1919, la Roumanie obtient un prêt de 25 M$ du gouvernement canadien. Pour ses talents de négociateur avec le nouveau régime bolchevique établi en Russie, le colonel Boyle sera décoré par le roi Ferdinand I de l’Ordre de l’Étoile de Roumanie. Boyle est resté proche de la famille royale roumaine et s’est distingué par ses relations étroites avec la reine Marie de Roumanie, qui, dit-on, aurait conservé son affection pour lui jusqu’à la fin de sa vie. Le colonel Boyle reste encore aujourd’hui un symbole de l’amitié roumano-canadienne.

Texte reproduit avec l’aimable autorisation de l’Institutul pentru Studii Politice de Apărare și Istorie Militară / Institute for Defense Policy Studies and Military History.